Sur tes traces, double récit immersif à La Filature (Mulhouse)
Gurshad Shaheman et Dany Boudreault invitent à prendre part à Sur tes traces, spectacle dont le dispositif permet au spectateur de sélectionner l’histoire qu’il souhaite suivre.
Muni d’un casque audio, le public découvre lentement un décor d’appartement : canapé, table basse, cuisine ouverte et, finalement, une baie vitrée présentant une vue dégagée sur Sarajevo – on reconnait le gratte-ciel de l’Avaz Twist Tower –, ville où Gurshad Shaheman et Dany Boudreault ont décidé de se lancer dans l’aventure particulière de Sur tes traces. Récits intimes et collectifs parlant d’identité, de désir et de politique irriguent le travail des metteurs en scène et comédiens : dans Les Forteresses (2021), le premier révélait le passé d’une partie de sa famille, originaire d’Iran et ayant traversé la guerre face à l’Irak, dans les années 1980. La Femme la plus dangereuse du Québec (2017) du second plongeait pour sa part dans la vie tourmentée de la poétesse féministe Josée Yvon, fauchée par le Sida. Ils déroulent cette fois le fil de leur propre existence, mais du point de vue de l’autre… à travers un micro. En substance, si les spectateurs sont en mesure de voir ce qui se passe, ils ne peuvent en revanche entendre ce qui se dit qu’en enfilant un casque, la salle étant immergée dans un son d’ambiance rendant incompréhensibles les monologues. La surprenante mécanique ne s’arrête toutefois pas là, puisque chacun est libre de passer d’une narration à une autre en tournant une simple mollette.

À partir de témoignages récoltés auprès de leurs entourages, amis et connaissances, les deux hommes dressent un portrait explorant les moments marquants – et souvent tragiques – de leur vie : quotidien d’un réfugié iranien en Turquie, enfance d’un petit garçon dans une ferme au bord du lac canadien Saint-Jean, exil en France, condition des populations autochtones innues, violence, discrimination sexuelle, renvoi de chez soi… Honnête, la pièce aborde frontalement des sujets tels que le suicide ou les sévices, se demandant quels facteurs peuvent bien être mis à l’œuvre pour que de jeunes gens choisissent de devenir artistes, alors que rien ne les y prédestinait. Ainsi, Dany Boudreault ouvre sa partition en revenant sur leur rencontre et leurs premières confidences, dans la capitale bosniaque. « Tu m’écoutes sans jugement », dit-il alors. « Je déplie 40 ans en cinq jours », continue-t-il tandis que son complice mène sa performance de son côté, croisant parfois son regard, gesticulant aussi, mais sans émettre le moindre bruit. Gurshad raconte également son arrivée en Bosnie-Herzégovine. « Tu m’attends à l’aéroport, Dany. On prend un taxi. C’est toi qui as géré la réservation. […] L’appel à la prière te fascine. Pour moi, c’est une rengaine trop entendue autrefois qui ne suscite aucune nostalgie. » Avec poésie, le duo nous emmène doucement à la croisée de leurs réflexions, la lumière révélant tout aussi délicatement ce qui les entoure, comme si notre regard s’ouvrait en même temps que les confessions s’égrenaient.
À La Filature (Mulhouse) du 17 au 20 janvier
lafilature.org
