Taupes modèles

Imprimer cet article

Photo de Martin Argyroglo

Philippe Quesne fait partager au spectateur une tranche de vie de sept mammifères : La Nuit des taupes décrit leur quotidien souterrain, entre poésie burlesque et délires punks.

Les taupes fascinent Philippe Quesne depuis longtemps. Dans Swamp club1 déjà, c’est l’une d’elles « qui protégeait un centre d’art en danger », affirme celui qui est passé à la vitesse supérieure en mettant en scène sept bestioles, conviant le spectateur à partager une tranche de leur existence dans des cavernes faites de bric et de broc. Elles mangent, dorment, travaillent roulant comme Sisyphe d’immenses boules de terre, jouent de la musique mais constituent surtout « une manière d’emmener mon théâtre ailleurs, sans qu’un mot ne soit prononcé, en faisant disparaître les corps sous la fourrure ». Elles déboulent sur le plateau, faisant exploser les murs d’une cage de scène à coups de pioche, version contemporaine des trois coups. Ne reste plus qu’à suivre un « théâtre primitif », où d’étranges sonorités, raclements et borborygmes indistincts, voisinent avec une musique noise jouée en live. Voir une taupe avec un thérémine2 ou une guitare électrique crée une réelle empathie pour l’animal : « La maladresse de ses grosses pattes contraste avec la délicatesse des sons produits. » Et puis comment résister à Ne me quitte pas joué « lorsqu’on enterre une d’elles, même si le rituel est inversé dans le monde souterrain et qu’elle est en fait suspendue ? »

Photo de Martin Argyroglo

Réflexion sur le Mythe de la caverne (qu’on retrouve, manifeste, lors d’une séance de théâtre d’ombres) ou exploration de l’altérité grâce à « l’observation d’autres fonctionnements ». Allégorie des migrants qui cherchent à survivre dans des univers tellement parallèles qu’ils en deviennent souterrains ou questionnements sur l’underground puisque ces taupes peuvent être considérées comme un groupe « qui va répéter dans les caves. La culture alternative, c’est celle qu’on ne veut pas voir, qui gratte et fait du bruit. On enterre tout ce qui dérange », s’amuse Philippe Quesne. On peut voir tout cela – et plus encore – dans cette « pièce paysage », où des matériaux simples, voire précaires, comme une immense bâche noire, génèrent des effets spectaculaires et déchaînent des torrents de poésie burlesque. Au final, le directeur du Théâtre Nanterre-Amandiers invite simplement et salutairement le spectateur à prendre son temps, à reconquérir la lenteur, en observant le ballet rêvé de sept taupes.

À La Filature (Mulhouse), mercredi 8 et jeudi 9 mars

www.lafilature.org

 

1 Voir Poly n°167 ou sur wwww.poly.fr
2 Instrument de musique électronique qui produit du son sans être touché par celui qui le joue

 

 

Hervé Lévy
Hervé Lévy
Rédacteur en chef
Lire tous ses articlesLui écrire

Imprimer cet article