Mystic rivers

Imprimer cet article

Le trio strasbourgeois, Polaroid3 n’a pas froid aux yeux. Il nous convie à une passionnante virée dans un pays nordique imaginaire et enneigé, où zigzaguent des rivières (sans retour) prises dans la glace.

Musique givrée pour nature en hibernation. Rivière gelée où glisse la voix éclatante de Christine Clément. Beats métronomiques obsédants faisant l’effet de stalactites tombant des pins et s’écrasant en cadence sur le sol. Notes de Fender Rhodes et synthés de Christophe Imbs résonnant dans une forêt immaculée. Parties de cache-cache entre les conifères. Frappes sur la batterie de Francesco Rees perçant dans la brume. Paysages islandais évoquant Björk, soul moderne de Massive Attack, sonorités hypnotiques façon BEAK> ou Neu! La vidéo de Rivers, morceau titre du nouvel album de Polaroid3, est à l’image d’un disque « inspiré par les grands espaces », selon Christine, « les éléments naturels ». Dans le clip, tout comme sur la pochette de Rivers – faisant songer aux clichés de Charles Fréger et à sa série Wilder Mann –, le trio apparaît grimé : les deux musiciens en êtres hybrides, mi-hommes mi-bêtes sauvages, et la chanteuse en dame des neiges, vêtue d’un épais manteau de fourrure. Philippe Savoir, photographe parisien, se souvient pour nous de la réalisation du clip Rivers et des photos issues de ce tournage. Il nous raconte : «  Nous avons choisi de tourner près de Strasbourg, au Lac Blanc, dans les Vosges, avec une équipe réduite. Il a beaucoup neigé la veille de notre arrivée : une grande chance, mais c’était aussi assez éprouvant pour le groupe qui a dû crapahuter dans la neige durant deux jours par un froid si glacial que même caméras et appareils photo commençaient à sérieusement bugger. Pourtant, au milieu du tournage, un petit miracle c’est produit quand un rayon de soleil à finalement percé le brouillard très épais qui refusait de se lever. »

 

Tomber des cordes

Inspirée par la littérature, la chanteuse livre des visions impressionnistes de paysages via textes personnels et vers empruntés à Emily Dickinson. Sur son premier enregistrement, le maxi Rebirth of Joy, Polaroid3 était enfermé dans un étrange monde labyrinthique, claustrophobique, quasi cauchemardesque où Christine incarnait « un personnage fantastique, le double [d’elle]-même ». Rivers est davantage glacé que glaçant. Plus lumineux, ouvert aux quatre vents. L’écriture, entre haïkus poétiques et collages surréalistes, est incisive. La musique, cinématique, évocatrice, plonge l’auditeur dans une ambiance éblouissante, aveuglante, un univers envahi de flocons cristallins, autant de particules virevoltant et empêchant de percevoir ses contours. On évolue à tâtons à travers les neuf titres de Rivers, millefeuilles de couches sonores, superpositions de strates instrumentales et vocales, enregistrées, travaillées et retravaillées. Un trio de cordes permet de faire souffler des rafales lyriques sur l’album. Violon, alto et violoncelle insufflent des envolées tourbillonnantes et fascinantes.

Living on video

La suite ? L’album n’est pas encore sorti (il faudra attendre le 17 février) que le trio envisage déjà de mettre en boîte la musique du projet Liquid Landscape, répertoire plus électronique, morceaux « au format moins classique dans leur développement, avec des effets de distorsion », décrit Christophe Imbs, derrière ses claviers. Il s’agit d’un concert de vidéo-mapping auquel certains ont pu assister début décembre 2016 au Point d’eau d’Ostwald. Polaroid3 se trouvait immergé dans un univers numérique conçu par Josselin Fouché d’AV Exiters et le public projeté dans un environnement musical déconcertant, des paysages soniques liquides entre ombres (chinoises) et lumière (noire). Sur le devant de la scène, une Christine Clément « à fleur de peau » selon ses camarades, habitée, conviant l’auditoire à une expérience mouvante d’Art total où rien ne se perd, tout se transforme.

 

Par Emmanuel Dosda

Photos de Philippe Savoir

 

Rivers, édité le Label OH! / Bloody Mary Records (sortie vendredi 17 février)
www.polaroid3.com

Release Party de Rivers, au Camionneur (Strasbourg), mercredi 22 février
www.au-camionneur.fr

 Liquid landscapes (Polaroid3 & AV Exiters), aux Dominicains (Guebwiller), vendredi 31 mars
www.les-dominicains.com

 

l’oh! à la bouche

Christine Clément, Christophe Imbs et Francesco Rees sont le « canal historique » du Collectif OH! qui, avec ses sorties de disques, son festival ou autres rencontres, défend les « musiques créatives d’aujourd’hui » et rassemble différentes formations où s’entrecroisent les membres. Il y a Polaroid3, groupe phare du crew, mais aussi ChiP (Imbs et Rees, impro electro-jazz), Elektrisch (Imbs, electro en solo), La Strizza (Uibo, Posty et Rees, “post-jazz océanique”, sortie du disque en février). La dizaine d’artistes des différents projets se retrouve au sein du supergroupe le Grand Ensemble OH!, labo d’exploration de nouveaux territoires jazz, de musiques « qui n’entrent pas dans les canevas habituels ». Christophe Imbs : « Pour nous, le jazz ça n’est pas Charlie Parker, c’est ce que nous faisons aujourd’hui. »

 

Soirée OH! à la PopArtiserie (Strasbourg), vendredi 17 février
www.lapopartiserie.com

Carte blanche de Jazzdor au Grand Ensemble OH!, au Centre Socio-culturel du Fossé des Treize (Strasbourg), samedi 18 mars
www.jazzdor.com

www.collectifoh.com

Emmanuel Dosda
Emmanuel Dosda
journaliste
Lire tous ses articlesLui écrire

Imprimer cet article