Natural born painter

Photo de Stéphane Louis pour Poly

Rencontre avec Markus Lüpertz au ZKM de Karlsruhe, pour qui, « sans peinture, le monde est uniquement consommé et pas perçu ». Une assertion cinglante illustrant la Weltanschauung* d’un des monstres sacrés de l’Art européen.

Vous dites souvent qu’on naît peintre. Est-il impossible de le devenir ?

Aujourd’hui, prévaut une définition de l’art élargie : il est donc possible de planifier de devenir plasticien, mais le vrai artiste vient de Dieu. Il possède en lui un dysfonctionnement, une maladie, une vocation – peu importe le mot que vous choisissez – comme le Dalaï-Lama.

Avez-vous rencontré beaucoup de natural born artists à la Kunstakademie de Düsseldorf que vous avez dirigée de 1988 à 2009 ?

Très peu. Ma tâche, et celle de mes collègues, était de créer une atmosphère et de proposer une offre aux étudiants. Dans quelle mesure chacun s’y sent bien, la rejette ou l’approuve, c’est son problème.

Quel est votre rapport avec les expressionnistes allemands, Max Beckmann et les autres ?

C’est une bonne question, mais enlevez Beckmann de l’expressionisme. Je pense que l’expressionisme fut un art de vivre lié à une époque bien définie. Les Français nous ont qualifiés de manière poétique de Nouveaux Fauves : Baselitz, Immendorff, Kiefer, Lüpertz… L’appellation était juste car elle se réfère à notre peinture. Nous avons juste repris l’agressivité de l’expressionisme pour trouver une réponse aux questions posées par notre époque.

Vous avez vécu mille et une existences – engagé dans la Légion étrangère française, mineur de fond…  – au cours d’une vie aventureuse. Ces expériences ont-elles façonné votre art ?

C’est la question de l’œuf et de la poule. Je suis le produit de ma vie. Après une formation à la Légion, j’aurais dû être envoyé en Algérie, mais j’ai déserté. La peinture m’a sauvé. Si je n’avais pas été peintre, j’y serais peut-être allé.

À vos débuts, vous avez affirmé que Beuys avait mené la peinture à son point final : la négation de l’art. Comment avez-vous réussi à peindre après lui ?

Beuys n’est pas un peintre, mais a opéré un élargissement du champ de l’art. À la base, il en avait une idée tout à fait traditionnelle, dessinait merveilleusement bien, faisait de magnifiques sculptures… et a échoué. Il ne voyait pas d’avenir dans la sculpture conventionnelle. Alors il a élargi le métier avec son esthétique. Son succès nous a ouvert des portes au niveau international. Après Beuys, nous pouvions à nouveau peindre en Allemagne. Nous n’étions plus les successeurs des nazis, mais ceux d’une nouvelle conscience de l’art, d’une nouvelle esthétique. Cela nous a sauvé les fesses !

« Dans les années 1950-1960 il n’y avait rien d’autre que la peinture et la sculpture. Ensuite, on a ouvert la boîte de Pandore et les miasmes sont entrés dans les musées », affirmez-vous. Les “miasmes” ont-ils triomphé ?

On ne peut pas abolir la peinture. Elle est d’essence divine et le divin ne peut mourir… mais il peut être oublié. Nous avons un niveau d’éducation en Allemagne qui ne permet plus de percevoir la peinture en tant que peinture. Avec la photo, l’installation, le cinéma, le mouvement, le clignotement de la lumière et des signaux ou encore la performance, la perception de l’art est dirigée vers autre chose, car il est plus facile de consommer quelque chose qui bouge !

Photo de Stéphane Louis pour Poly

Que pouvez-vous dire des casques de la Wehrmacht que vous avez représenté frontalement et qui vous ont rendu célèbres à la fin des années 1960 ? Dérangent-ils encore, comme les salut nazis d’Anselm Kiefer ?

Je me souviens que nous étions assis avec Anselm [Kiefer] et Georg [Baselitz] à la gare. Je peignais à l’époque ces immenses tableaux en noir, rouge et or avec les casques. Anselm m’a terriblement engueulé, m’accusant d’être un peintre national-socialiste, me disant qu’on ne pouvait pas faire cela ! Je lui ai répondu, en substance : « Tu ne comprends pas, mais si tu veux devenir un peintre connu, deviens politique. » Peu après, il est devenu politique. Pas moi. Je ne l’ai jamais été, car j’ai peint un casque en tant que phénomène formel, qu’objet, et l’objet raconte son histoire, sans moi. Je ne suis pas responsable de la perception d’une tête de mort. La tasse ou la pomme chez Cézanne, racontent des histoires, mais Cézanne n’a pas inventé la pomme. J’ai été fasciné par la forme du casque, mais c’est à lui de raconter son histoire.

 

* Manière d’envisager le monde

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