Matthieu Cruciani livre un majestueux Minetti
Dernière création de Matthieu Cruciani, ex-co-directeur de la Comédie de Colmar, Minetti mêle un monologue acerbe et puissant avec un décor grandiose.
S’il est à présent aux manettes du Théâtre de la Cité, à Toulouse, aux côtés d’Émilie Capliez – sa complice avec qui il chapeautait déjà la Comédie de Colmar –, Matthieu Cruciani a quitté l’institution alsacienne en laissant derrière lui une création montée en ses murs, en octobre dernier. Adaptation du texte éponyme de Thomas Bernhard, Minetti plante une intrigue au cœur « de la Saint-Sylvestre, dans un grand hôtel à Ostende », commence le metteur en scène. « Dehors, il y a une énorme tempête de neige. L’hôtel, lui, est immense, dans un style à la Shining ou Twin Peaks. Puis vient un monsieur, Minetti. Il dit avoir été célèbre il y a 30 ans. Depuis, il a été oublié, mais a reçu la proposition d’un directeur de théâtre pour jouer le roi Lear, une dernière fois. » Incarné par un Josse De Pauw génial de mordant et de sensibilité, le protagoniste retraverse sa vie d’artiste, de sa rencontre avec James Ensor, peintre anarchiste qui, d’après ses dires, lui aurait confectionné un sensationnel masque de Lear – a-t-on la chance de l’apercevoir sur scène ? Surprise –, en passant par sa lente descente aux enfers.
« J’aime que ça parle du temps, de l’oubli, de l’œuvre, du rapport de la société à l’art », poursuit-il. Au milieu d’un gigantesque et impressionnant hall de palace, d’autres personnages croisent la route du vieux comédien, exaspérant et attachant. Citons les fêtards interrompant ses élucubrations pour célébrer joyeusement le Bal du Rat mort, coiffés de leurs masques d’animaux, mais aussi les employés de l’immeuble, bien embarrassés face à son attitude. Et dès qu’on le lance sur les architectures qui l’ont inspiré – le Four Seasons à Toronto, le Chelsea à New York, les Roches Noires à Trouville –, notre homme déroule : « Les grands hôtels sont fascinants. Ce sont des lieux remplis de gens de passage, d’une poétique et d’un monde éphémère qui me captivent. Il y a du vide, ils sont presque trop grands, comme des cathédrales. » Lorsque l’on sait que l’écrivain Jean-Claude Carrière disait du Chelsea qu’il dégageait une odeur et une atmosphère particulières, la sensorialité qui émane de celui que l’on a sous les yeux n’en devient que plus évidente. « Il a une matérialité, c’est vrai », confirme Matthieu Cruciani. Et de préciser : « L’atelier du Théâtre de Liège a fait les décors, notamment le bar en bois massif. Le scénographe est un maniaque du détail : il place des choses que personne ne voit, comme une balayette, des fois qu’un verre se casse… tout cela donne une épaisseur à l’ambiance, à l’émanation du texte. » Bien qu’il n’y apporte aucune modification, il profite toutefois de la relation conflictuelle de Minetti au classique pour faire résonner les compositions de maestros, de Schubert à Chopin. « La pièce est un torrent de paroles », rappelle-t-il. « C’est beau de finir dans un silence de mots, mais pas un silence de tout. La musique a cette capacité à combler l’imperfection du langage. »
À La Filature (Mulhouse) mercredi 18 novembre, au Nebia (Bienne) mardi 26 janvier 2027 et au Théâtre (Lons-le-Saunier) mardi 2 et mercredi 3 février
lafilature.org – nebia.ch – scenesdujura.com





