Chamanisme post-exotique

Figure tutélaire d’un courant dont il s’est autoproclamé porte-parole, Antoine Volodine poursuit, avec Les Filles de Monroe (Seuil), son exploration poétique de la résistance au chaos par l’onirisme.

Voilà près de quarante ans qu’un écrivain, au nom de plume d’Antoine Volodine – quand ce n’est pas Manuela Draeger, Lutz Bassmann ou Elli Kronauer –, résiste aux recherches biographiques sur ses origines, disséminant des indices invé- rifiables ici ou là, bâtissant telle une bravade bravache sa propre légende et celle du post-exotisme. Auteur prolixe, ses livres et ceux de ses divers hétéronymes recueillent les dernières paroles de vaincus ayant pour ultime objectif de conjurer le désespoir en perpétuant une vision du monde sur les cendres encore chaudes de sociétés post-révolutionnaires. Dans ces univers, peuplés de dissidents, de kapos et de morts jamais tout à fait morts, le verbe se veut le véhicule ultime de résistance, celui qui permet d’échapper à l’enfermement, au crépuscule des idéologies comme, peut-être, à la finitude lors d’une traversée des étendues du Bardo*. Les Filles de Monroe n’échappe pas à la règle. Roman sombrement drôle, il nous plonge dans un immense camp psychiatrique, dernier bastion sur le lequel le Parti semble encore régner, c’est-à-dire use de la torture et de répression pour conserver le pouvoir sur les ruines de ses 343 fractions. Subtilité de l’écriture (passant de la première à la troisème personne, du singulier au pluriel), Volodine prend un malin plaisir à brouiller les cartes, faisant de Breton, son personnage principal, un ou plusieurs êtres sujets au dédoublement de personnalité. Usant de la métaphore animale, il apparaît à la frontière d’une humanité dont on se demande si elle est perdue par ses êtres étranges en HP (ultra sensibles aux odeurs dont ils décrivent les relents incessants) ou par leurs geôliers et le traitement qu’ils leur infligent avec la commission vétérinaire ? Les visions des rêves des morts qui assaillent Breton poussent le Parti à octroyer à cet ancien zek au statut de mort-vivant une chambre d’observation avec échiquier, matelas et équipement optique militaire. Lui préfère ses appareils chamanisques de base. Au moins, cela lui permet d’avoir un peu moins de choses à cacher dans la description des étranges renaissances qui apparaissent à des dizaines de blocs de là, sur une corniche de la rue Dellwo, que seuls ses dons permettent de voir. Pas question pour Breton de révéler les noms des filles de Monroe qui dégringolent depuis la nuit des morts pour prendre pied dans celle du monde réel d’après un plan vengeur (mais foireux) de leur père, ancien membre ayant subi l’une des purges du Parti. Tel un rêve où tout s’effiloche, notre anti-héros, flottant entre deux eaux, tait tout sur Rebecca Rausch, son amour d’un autre temps, époque où le jour pointait encore le bout de son nez sur la ville. Quant aux amours passés d’une cacique du régime et de son gros bras, ils ne résistent pas aux ambitions dévorantes d’imposteurs que chaque pièce maîtresse semble être. Personne ici ne cherche véritablement à remettre la révolution sur les rails, mais chacun tente de conserver ce petit bout de lumière au milieu du chaos, qui permet de tenir.


Black Village, narrats de Lutz Bassmann (l’un des hétéronymes d’Antoine Volodine) est adapté sur scène par Frédéric Sonntag, aux Halles citadelles (Strasbourg), mardi 28 et mercredi 29 septembre dans le cadre du Festival Musica – festivalmusica.fr

> Conférence résonner avec le vivant sur le thème “Post-exotisme et mondes multiples” avec Antoine Volodine, à La librairie Kléber (Strasbourg), mercredi 29 septembre (12h30) dans le cadre du Festival Musica

* Espace dans lequel, pour les bouddhistes tibétains, on erre après la mort avant de se réincarner

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