Intensément poétique, l’œuvre de Ruth Asawa investit la Fondation Beyeler pour une exposition événement, présentant ses sculptures de fil de fer, mais (et de loin) pas que…
Accrochées au plafond de la Fondation Beyeler, des dizaines de sculptures de Ruth Asawa (1926-2013) créent une forêt poétique. Bulles asymétriques entrelacées, structure ondoyante rassemblant cinq lobes dans lesquels des sphères sont parfois enchâssées, colonne faite de huit cônes évoquant des chapeaux de sorcière empilés… Emblématiques de l’artiste américaine d’origine japonaise, ces pièces sont réalisées en fils métalliques – principalement de fer, de laiton et de cuivre – bouclés, grâce à une technique de crochetage découverte en 1947 lors d’un voyage à Toluca, au Mexique, où elle est utilisée pour confectionner des paniers traditionnels. « Je peux prendre un fil métallique et pénétrer dans l’air, et définir l’air, sans le voler à qui que ce soit. Une ligne peut entourer et définir l’espace tout en laissant l’air rester de l’air », résumait l’artiste à propos de ses créations arachnéo-aériennes d’une grande puissance. Dès le début des années 1950, elle imagine des formes continues contenues dans une autre forme, générant des « compositions gigogne ». Organiques, des œuvres comme Untitled, S.089, Hanging Asymmetrical Twelve Interlocking Bubbles (1957) flottent, suspendues, dans l’espace d’exposition, semblant défier la pesanteur, dans une chorégraphie d’une immense tendresse. Démultipliant ces « dessins dans l’espace », leurs ombres en deviennent une extension : faisant partie intégrante de l’ensemble, elles installent un dialogue d’une grande subtilité entre 2D et 3D.

Untitled, S.407, Hanging Five-Lobed Continuous Form within a Form with Spheres in the Second and Third Lobes (vers 1952), Untitled, S.161, Hanging Two-Sectioned, Reversible Open-Window Form (1998), etc. : des sculptures en fil de fer de toutes les époques, représentatives du corpus qui a fait la renommée de Ruth Asawa, sont montrées. Mais au fil d’un parcours extrêmement complet, se déploie le travail polymorphe de celle qui étudia, à la fin des années 1940, au très expérimental Black Mountain College – auprès de Josef Albers et Merce Cunningham –, dont le dénominateur commun est d’abolir les frontières entre abstraction et figuration, art et artisanat, action et contemplation. On reste scotchés face à moulages en bronze, pliages de papier et autres dessins qui, bien souvent, manifestent une relation d’une grande délicatesse avec la nature. Pensons à Untitled, WC.003, Cherries in a Bowl (entre le milieu des années 1980 et le début des années 1990), sublime aquarelle sur papier d’une radicale simplicité. Ces cerises dans un bol – qui n’est pas matérialisé, si ce n’est par sa forme – sont d’une infinie douceur, tout comme Untitled, S.238, Wall-Mounted Tied- Wire, Open-Center, Five-Petaled Form Based on Nature (du milieu à la fin des années 1970), sculpture murale inspirée d’une plante désertique séchée poussant dans la Vallée de la Mort. Si l’artiste métamorphose inlassablement, avec tant de grâce, un matériau industriel d’une grande brutalité, c’est peut-être parce qu’à 16 ans elle a été injustement internée, avec sa famille – comme plus de 100 000 autres personnes d’ascendance japonaise –, derrière les barbelés d’un camp, en Arkansas, après l’attaque japonaise contre la base militaire américaine de Pearl Harbor.
À la Fondation Beyeler (Riehen / Bâle) jusqu’au 10 janvier 2027
fondationbeyeler.ch


