Walk on the wild side

Au festival Oblick, dialoguent les trois grands pays de la photographie contemporaine. Simultanément au suisse Beat Streuli et à l’allemand Jürgen Klauke, le français Charles Fréger déploie ses Hommes sauvages à Strasbourg.

© Charles Fréger

Passé maître dans l’art du portrait social, Charles Fréger poursuit depuis une vingtaine d’année une démarche sérielle. Ses photographies s’attachent à saisir de manière quasi anthropologique la résurgence – ou le prolongement – de pratiques de socialisation visibles, reposant sur le port de costumes ou d’uniformes. Les tuniques animales de Wilder Mann ne sont pas des lubies d’artistes isolés mais des traditions encore vivaces, traversant l’Europe entière que le plus grand nombre ignore totalement. De la Hongrie à l’Espagne en passant par la Suisse et l’Italie, des hommes s’y parent de masques terrifiants et de costumes faits de peaux et de cornes, d’os et de fourrures. Les sabbats modernes que forment leurs réunions hivernales, sont loin de ne constituer qu’une mascarade multiséculaire visant un retour à la part sauvage de l’homme. Ils sont surtout la preuve, continuellement tue et étrangement inexplorée, d’une pratique artistique et artisanale mais aussi de rituels sociaux que l’on ne peut – à l’instar d’André Malraux dans Les Voix du silence[1. À la fin des années 1940, Malraux publie différents textes regroupés dans cet essai en 1951 où il livre une anti-histoire de l’art dans laquelle sont formulés les premiers rapprochements d’envergure entre les arts occidentaux et extrême-orientaux, entre arts premiers et art moderne] – que rapprocher des traditions et coutumes tribales que nous enfermons sous la dénomination d’Arts premiers, comme pour mieux nous en éloigner.

© Charles Fréger

L’exotisme est parfois plus proche qu’on ne le croit… Avec son regard très frontal, saisissant les individus dans leur environnement de manière resserrée, Fréger use d’un savant dosage de mise en scène et d’art de la pose – ou plutôt du “faire poser” – permettant, paradoxalement, de toucher à une intimité et de plonger avec une évidente simplicité dans les codes réunissant ces êtres. Pour le festival Oblick, nous retrouvons ses “hommes sauvages” à La Chaufferie, mais aussi, de manière plus impromptue, dans vingt-cinq panneaux publicitaires disséminés dans la ville. Une manière de confronter l’homme urbain coupé de ses racines à ses contemporains perpétuant l’héritage ancestral de leur région.

© Jürgen Klauke

Le contrepied est saisissant avec Jürgen Klauke, adepte de l’auto-portrait et figure de proue d’un body art avant-gardiste. Il n’a de cesse depuis les années 1970 de questionner le genre, la sexualité, de jouer des codes de la communication afin de développer une recherche radicale faite d’images provocantes gorgées de références et de symboliques. À l’instar de Cindy Sherman ou de Bruce Nauman, ses représentations de troubles individuels se doublent d’une dénonciation des mécanismes sociétaux les provoquant. La série Aesthetische Paranoia exposée à La Chambre étire des solitudes sombres et troublantes formant tout autant une esthétique de la paranoïa que des perceptions paranoïaques. S’il se met en scène constamment, aucune de ses photographies ne constitue un réel portrait de l’artiste qui n’est qu’un modèle, propre à jouer le rôle dévolu qu’il s’assigne : représenter la complexité et les failles de ses contemporains, grossir jusqu’au grotesque une société pourvoyeuse de troubles, esquisser les déviances refoulées et la vacuité de l’existence grâce à la multiplication d’images se répondant les unes aux autres.

# Wilder Mann de Charles Fréger, à La Chaufferie et dans Strasbourg, du 4 au 27 avril
03 69 06 33 77 – www.hear.frwww.charlesfreger.com
# Aestetische Paranoïa de Jürgen Klauke, à La Chambre (Strasbourg), du 4 avril au 1er juin
03 88 36 65 38 – www.la-chambre.orgwww.oblick.org
# New Street de Beat Streuli, à la Brasserie Schutzenberger (Schiltigheim), du 4 avril au 1er juinwww.oblick.org
© Julie Fischer
PRIX OBLICK
Le festival Oblick est aussi l’occasion de promouvoir les travaux de neuf jeunes artistes allemands, français et suisses balayant tout le prisme des nouvelles orientations d’un médium en constante évolution. Exposés au Maillon-Wacken, l’un de ces photographes se verra remettre le Prix Oblick. Notre favori ? Julie Fischer qui s’attache à montrer la surface sensible de ses découvertes en immersion dans les grands espaces d’Islande ou dans une ferme du Groenland : des visions chargées d’affect où la mort se contemple avec douceur et où les éclats de beauté naturels sont sublimés.
Prix international de la jeune photographie, au Maillon-Wacken (Strasbourg), du 3 avril au 1er juin
03 88 27 61 71 – www.maillon.eu
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