Ventr(iloqu)e à terre

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Basée à Strasbourg, la prolifique Gisèle Vienne présente le dérangeant I Apologize plus de dix ans après sa création, et le récent The Ventriloquists Convention, spectacle mettant en scène des ventriloques exposant leurs blessures sous les feux de la rampe.

Sur le plateau, des chaises sont positionnées en arc de cercle, face au public. Le décor est sobre : nous sommes loin du tunnel de LEDs dans The Pyre, proche de l’installation d’art contemporain high-tech. Tandis qu’une musique bourdonnante signée KTL (Stephen O’Malley & Peter Rehberg), tel un souffle continu, envahit l’espace, des individus s’y installent. Le maître de cérémonie, un célèbre ventriloque ayant des airs de prédicateur télé américain, anime la réunion et galvanise l’assistance en présentant ses confrères, sommés d’applaudir, de réagir, de se présenter et, à leur tour, de faire le show. The Ventriloquists Convention part d’une réalité : la rencontre internationale du genre dans le Kentucky où s’est rendue Gisèle Vienne afin de se documenter, comprendre cet art, les motivations de ceux qui le pratiquent. En compagnie de l’écrivain américain Denis Cooper et avec les marionnettistes du Puppentheater de Halle, Uta Gebert ou son complice Jonathan Capdevielle, elle a nourrie sa création à partir de la matière documentaire collectée aux États-Unis, mais aussi de témoignages, de livres et de films où, souvent, les ventriloques sont représentés comme des schizophrènes, des psychopathes, voire des meurtriers.

 

Dans les coulisses des clowns

« Il s’agit d’une reconstitution fictionnelle », précise Gisèle Vienne. Les personnages sont construits « sur-mesure » pour les différents interprètes : il s’agit d’un « croisement génétique » entre les protagonistes de la pièce et les ventriloques qui ont servi de source d’inspiration. Les neuf artistes présents ont des pratiques extrêmement différentes : façon Tatayet ou nettement plus conceptuelle. Pour chacun, la ventriloquie « permet de déployer la parole d’une autre manière ». Via sa marionnette, le monsieur loyal de la convention – inspiré de la star américaine Jeff Dunham – se réjouit de la présence d’une « bombasse » dans l’assistance et lance un « j’ai la trique », usant d’un humour lourdingue à la Bigard, avant de se traiter lui-même de « tête de gland ». On rit jaune tout au long de cette pièce qui mène « dans les coulisses des clowns », avec des moments très drôles et d’autres plus dramatiques. Petit à petit, ce rassemblement prend des allures chaotiques, destroy, surtout lorsqu’un pantin à l’effigie de Kurt Cobain pousse sa chansonnette grunge, exprimant sa vulnérabilité sur des riffs primitifs. Les failles s’agrandissent, deviennent béantes. « J’ai essayé de mettre en scène une espèce de chaos humain que je trouve très beau. L’espace est organisé avec un rideau droit et des chaises bien rangées, mais le bordel arrive de ce petit groupe hétérogène d’humains. Leur intimité explose dans tous les sens et s’exprime de manière impulsive. Le présentateur essaye de tenir la soirée, mais ça craque de tous côtés et on passe des fissures aux abysses. » Vers la fin du spectacle, Jessica, personnage transgenre incarné par Jonathan Capdevielle, se livre, « met à nu ses fragilités », parle de son déficit d’amour qu’il essaya de combler grâce à sa marionnette, son ami imaginaire. Gisèle Vienne : « Dans le spectacle, la parole intervient de différentes manières. Il y a les dialogues entre les gens, ce qu’ils disent à travers leur marionnette, ce que celles-ci se disent entre elles, etc. Depuis I Apologize, mon travail est traversé par une envie de mettre en scène les différentes strates du langage », la complexité de la psychologie humaine.

 

L’expérience ultime

Texte écrit par Dennis Cooper, musique noise de Peter Rehberg, interprétation de Jonathan Capdevielle, présence de poupées et de boîtes ressemblant à des cercueils… I Apologize (2004) a de nombreux points communs avec The Ventriloquists Convention. Il y a aussi « le rapport confus à la parole, qui est au centre des préoccupations de Cooper. Les personnages ont de la peine à s’exprimer et vont développer des modes d’expression alternatifs, comme la ventriloquie. » Durant I Apologize, le personnage principal n’arrive pas à mettre de mots sur les sentiments qui l’animent. Dans une succession de scènes ayant la semblance de la reconstitution d’un accident ou d’un crime, le protagoniste – un ado comme échappé d’un film de Larry Clark – situé au milieu de pantins, cherche, selon Gisèle Vienne, « à faire l’expérience de la mort, l’expérience artistique ». Et de citer Georges Bataille qui dans L’Érotisme décrit ces moments d’abandon « où le corps est mêlé au monde ». I Apologize, dépeignant cette quête cathartique, est « une pièce jubilatoire qui a la puissance d’un concert de rock ».

 

I Apologize, au Maillon (Strasbourg, en anglais non surtitré, en français dans le programme de salle ; à partir de 16 ans), du 3 au 5 février (rencontre avec Gisèle Vienne, samedi 6 février à 11h à la Librairie Kléber)

www.maillon.eu

The Ventriloquists Convention, à La Kaserne (Bâle), du 4 au 6 février & au TJP (Strasbourg), du 16 au 24 mars (coproduction TJP / Le Maillon, dans le cadre du festival Les Giboulées ; en anglais surtitré en français et en allemand)

www.kaserne-basel.ch

www.tjp-strasbourg.com

Projection du film Brando, à La Filature (Mulhouse), du 8 mars au 30 avril, dans le cadre de l’exposition d’Estelle Hanania et Fred Jourda & au Cinéma Star (Strasbourg), dimanche 20 mars

www.lafilature.org – www.cinema-star.com

 

www.g-v.fr

 

 

The Ventriloquists Convention

Photographe : Estelle Hanania

© DACM

Emmanuel Dosda
Emmanuel Dosda
journaliste
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