Marais du Temps

Pour la première fois de sa longue carrière, Jean-Pierre Vincent s’attaque à Samuel Beckett. Il présente En attendant Godot au TNS avec une ironie critique, très brechtienne.

Tout à la fois figure historique et tutélaire du théâtre français dont il a occupé les positions les plus prestigieuses[1. Il a dirigé successivement le Théâtre national de Strasbourg, La Comédie Française, le Théâtre Nanterre-Amandiers et mis le pied à l’étrier à de nombreux artistes assurant aujourd’hui la relève], Jean-Pierre Vincent n’en continue pas moins, à 73 ans, de s’engager en brocardant le désengagement de l’État et l’absence de politique culturelle tout en se réinventant sur les planches. Le “théâtre de l’absurde” de Samuel Beckett l’avait toujours laissé froid. Un brin étranger à ce qui l’animait, lui, fou de Brecht, Büchner, Bond, Molière ou encore Bernard Chartreux ! Sa vision d’En attendant Godot, première pièce française de Beckett débutée en 1948, se rapproche de l’art des enluminures miniatures d’Orient. Elle se constitue d’un goût immodéré pour les détails, ces petites choses qui font les grands tout. Si le diable s’y cache, peut-être Godot (ce personnage que tout le monde attend et qui ne viendra jamais, dont le nom contient avec une douce ironie le mot God) nous y attend il aussi. Pour le metteur en scène, l’attente sans fin et l’immobilité de Vladimir et Estragon – tout à la fois clochards célestes, clowns tristes, philosophes du néant –, dans un épuisement total où disparaissent tous les repères, sont l’émanation d’une « ère du vide à l’époque même de la reconstruction de l’humanité, rencontrant sur une vieille route le Maître et l’Esclave [Pozzo et Lucky], déchets grotesques du “monde d’avant” ».

En attendant Godot © Arnaud Raphael

Une tragi-comédie qu’il devient « passionnant de lire avec nos pensées d’aujourd’hui sur l’état du monde, et du théâtre », ajoute-t-il, toujours sur la brèche. Beckett, le résistant à l’occupant dont le réseau a été dénoncé, contraint à la fuite en France libre, compose ce texte trois ans après Hiroshima et la découverte des Camps d’extermination alors même qu’on entre alors « dans l’ère de la fabrication industrielle de l’humain solitaire : et il faut bien y vivre pourtant… » Jean-Pierre Vincent invoque l’héritage conscient des burlesques américains – les Keaton, Chaplin et autres Laurel & Hardy – formant une force comique toute en provocation nous montrant le vide intérieur qui nous guette tous, accros que nous sommes devenus aux besoins créés de toutes pièces par des multinationales de l’entertainment prêtes à tout pour divertir (et faire diversion !) nos consciences… « Un jour, dit Pozzo, je me suis réveillé, aveugle comme le Destin ». La vie est ici plus rosse que rose. Reste l’art d’en rire avec éclat. Et l’obstination à rester vivants.

À Strasbourg, au TNS, du 18 au 28 novembre
03 88 24 88 00 – www.tns.fr
À Paris, au Théâtre des Bouffes du Nord, du 4 au 27 décembre
01 46 07 34 50www.bouffesdunord.com

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