Le come-back du messie

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Pour sa première mise en scène, Mélanie Laurent signe une adaptation du roman de James Frey, Le Dernier Testament, invoquant un messie des temps modernes complètement décalé, le héros Ben Zion. Entretien.

 

Pour vous, adapter ce roman au théâtre était comme une évidence…

Oui. Sans même y réfléchir presque, le théâtre est apparu. Le cinéma imposait trop de réalisme alors que la scène ouvrait un espace onirique, dans lequel l’histoire – ou le conte – pouvait s’introduire. Et puis le théâtre est le lieu d’une expérience tout à fait singulière : des vivants devant des vivants, des vivants avec des vivants. Un présent qui n’existe pas au cinéma et qui dans le cadre de l’histoire racontée par James Frey me semblait plus que juste.

Quel regard portez-vous sur le messie Ben Zion ?

James Frey m’a confié qu’il était pour lui le seul messie en qui il pourrait croire. Libre, presque à l’excès, libertaire, tout en étant toujours entièrement respectueux, tolérant, aimant. Cette figure me touche. Et si elle existait, elle me bouleverserait. Et en même temps bien sûr, elle m’inquiète avec sa capacité à devenir dangereuse si elle emporte les foules. Dans l’adaptation, nous avons choisi d’en faire un personnage de silence, en creux. Qui n’indique jamais aux autres ce qu’ils doivent faire, mais tente de les révéler à eux-mêmes. Ben Zion ne dit jamais qu’il est le messie, mais répond toujours à ceux qui le nomment ainsi : « Si tu le dis ». Cette réserve, ou ce silence, me touche profondément.

Un trouble presque mystique plane sur cette histoire : comment avez-vous représenté ce personnage ?

Paradoxalement, j’ai toujours pensé que Ben devait être interprété de manière très concrète. Il ne devait surtout pas “jouer” cette dimension mystique, merveilleuse, ou miraculeuse. Lui n’en a pas conscience, elle est là, à son insu, sans qu’il s’en rende compte. Elle lui échappe. Et puis, il pourrait être n’importe qui. C’est une idée essentielle, même si bien sûr certains de ses gestes, de ses dons – comme ce savoir infini dont il est le siège – le distinguent. Sa puissance devait apparaître ailleurs, dans l’espace, la lumière, la musique, ou chez les autres, sur leur visage, dans leurs silences, leur rire.

Comment avez-vous pensé la scénographie ?

L’espace au départ n’est qu’un sol, de la terre. Il va se transformer par un jeu de rideaux et d’ampoules pour dessiner des intérieurs et des extérieurs. Les seuls éléments de décor sont une table et des chaises, un drap : l’espace du narrateur. Un souterrain est évoqué par une passerelle en hauteur, un hôpital par un scialytique,

Dans la note d’intention, j’ai pu lire que ce livre était un moyen de se recentrer sur l’essentiel. En quoi permet-il cela ? En quoi résonne-t-il avec notre présent ? Aussi, pourquoi, selon vous, ce désir de retour à l’essentiel, est jugé aujourd’hui comme si naïf ?

Le roman, au fond, porte en son centre la question de l’amour. L’amour comme clé et seule clé des liens qui peuvent nous unir aux autres et permettre de vivre tout à la fois seul et ensemble. L’amour comme ce qui permet d’exercer sa liberté en respectant celle de l’autre. Ce mot en effet peut sembler naïf aujourd’hui, plutôt associé à des comédies ou à des romances à l’eau de rose, à des contes pour enfant. Peut-être parce que nous ne savons plus comment le regarder, peut-être parce que nous nous sommes tant repliés sur nous-mêmes que nous ne savons plus le prononcer. Pourtant, chacun le reconnaît dans le silence et chacun sait, quand il traverse sa vie, à quel point il transfigure. Alors il y a eu l’envie d’oser le prononcer tout haut.

Quels sont les personnages qui vous ont touché, vous ont surprise plus particulièrement ?

Presque tous m’ont touchée. Mariaangeles, bien sûr, mais aussi Ruth, Alexis, Matthew. Certains n’apparaissent pas dans l’adaptation et pourtant ils m’ont frappée à la lecture. Ainsi Mark, homme d’église qui suit Ben Zion, après l’avoir rencontré. James Frey m’a confié que Ben Zion était pour lui le seul Messie en lequel il pourrait croire. Libre, presque à l’excès, libertaire, tout en étant toujours entièrement respectueux, tolérant, aimant. Cette figure me touche. Et si elle existait, elle me bouleverserait. Et en même temps bien sûr, elle m’inquiète : une telle figure peut devenir dangereuse si elle emporte les foules. Et on peut toujours interroger son destin. Dans l’adaptation, nous avons choisi d’en faire un personnage de silence, en creux. Qui n’indique jamais aux autres ce qu’ils doivent faire, mais tente de les révéler à eux-mêmes. Ben Zion ne dit jamais qu’il est le Messie, mais répond toujours à ceux qui le nomment ainsi : « Si tu le dis ». Cette réserve, ou ce silence, me touche profondément. Il nous laisse libres de penser.

Photos de Jean-Louis Fernandez

À La Filature (Mulhouse), jeudi 9 et vendredi 10 février

www.lafilature.org 

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