La Tragédie de A à Z

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© Myrto Apostolidou

Roman de Vassilis Vassilikos, film de Costa-Gavras, Z est désormais une pièce de théâtre mise en scène par Effi Theodorou. Épique, lyrique, philosophique et politique, le spectacle est accueilli au Théâtre national de Strasbourg.

Au départ, il y a le livre de Vassilis Vassilikos, une non-fiction novel qu’il décrit comme « le documentaire imaginaire d’un crime » où se mêlent procédés romanesques et substrat réel. En 1966, l’écrivain grec prend pour sujet l’assassinat à Thessalonique, par des nervis d’extrême droite, du député Grigóris Lambrákis, trois ans plus tôt. Organisé et couvert par le pouvoir, ce meurtre politique maquillé en accident a permis de se débarrasser d’un gêneur : un procès innocente tous les accusés et, quelques mois plus tard, les Colonels prennent le pouvoir. Lambrákis est néanmoins devenu un symbole, celui de la liberté et de la démocratie : plus de 100 000 personnes suivent son cortège funéraire et les murs se couvrent de Z pour signifier : « Il est vivant ».

Aube dorée Alors directrice artistique adjointe du Théâtre national de Grèce, Effi Theodorou souhaite programmer, entre 2011 et 2013, une série de spectacles « visant à explorer l’identité du pays. Dans ce cadre, travailler sur Z est vite apparu essentiel, puisque le roman était représentatif de la lutte entre communistes et nationalistes qui avait débuté après la Deuxième Guerre mondiale et se poursuivait dans les années 1960 », explique-t-elle. Pour Vassilis Vassilikos, « cette dichotomie, cette division fratricide entre deux blocs antagonistes est présente dans l’ADN grec depuis les origines, depuis la Guerre du Péloponnèse entre Athènes et Sparte. » Cette histoire a néanmoins pris une étonnante actualité pendant les dernières représentations à Athènes avec l’assassinat du rappeur antifasciste Pávlos Fýssas en septembre 2013 par un militant du parti néo-nazi Aube dorée, une « mort symbolique comme l’a été celle de Lambrákis », selon Vassilikos. « La pièce a soudain pris une dimension nouvelle. À la fin de la pièce, les spectateurs criaient : “Fýssas est vivant !” C’était très émouvant », explique-t-il. Les monstres du livre que l’écrivain avait déshumanisés en leur donnant des surnoms animaux et inquiétants – L’Ichtyosaure ou Le Mastodonte – sont toujours là.

Crépuscule de la démocratie Z est certes un roman politique, mais également un texte éminemment poétique, une dimension « délibérément absente du film de Costa-Gavras, tourné hors de Grèce, car c’était impossible en raison des Colonels » raconte Vassilikos : « Il s’agit presque d’un polar » sourit-il, mais « la mise en scène d’Effi a restitué tout le lyrisme du livre ». La metteuse en scène explique qu’elle est intervenue sur la structure du roman pour le transposer à la scène : « À partir des événements et des pièces du dossier judiciaire, l’écrivain avait réalisé un montage de premier degré. J’ai en quelque sorte opéré un “montage du montage” en ouvrant le spectacle par le monologue très lyrique de Lambrákis qui débute par “Il faut que je parle, ces visages l’exigent”. Il témoigne de l’essence même de l’événement théâtral – prendre la parole devant le public – et initie un dialogue entre un mort et des vivants qui sera l’épine dorsale de la pièce. »  Un magnifique chœur lui répond en effet, qui débute par : « Les morts ne parlent pas. Les morts ne savent pas comment on fabrique l’Histoire. Ils l’arrosent de leur sang et n’apprennent jamais ce qui suit leur décès. Ils ne savent pas leur sacrifice et cette ignorance les rend encore plus beaux. » Les acteurs sont rassemblés autour / sur / sous une immense table d’une dizaine de mètres de long qui se fait  « tour à tour table d’autopsie, cabinet de travail du juge d’instruction, bureau du journaliste, coin de taverne, lit de la veuve, cellule pour les suspects, estrade pour l’orateur… » Cette installation simple est éclairée par des barres de néon, une « lumière froide où resplendit la vérité » qui permet de se prendre en pleine gueule le message essentiel de la pièce, la fragilité de la démocratie et les risques permanents qu’elle encourt aujourd’hui encore.

Virevoltants et soudés, les acteurs évoquent un chœur antique, la structure se rapproche de celle, fondatrice, des Perses d’Eschyle dans un aller-retour entre Grèce antique et contemporaine. Chacun joue plusieurs rôles, se changeant devant les spectateurs et devenant, au fil des minutes, indifféremment et alternativement, bourreau et victime : « Il ne s’agit en effet pas d’arriver au bout de l’incarnation. Nous racontons une histoire, en explorons les enjeux : c’est ce processus qui fait émerger l’émotion », développe Effi Theodorou qui rappelle une phrase d’Antoine Vitez : « Quand on ne joue pas le rôle, on joue la pièce. »

À Strasbourg, au TNS, du 8 au 14 avril (en grec surtitré en français) 03 88 24 88 00 – www.tns.fr
Projection de Z de Costa Gavras au Cinéma Star suivie d’une rencontre avec Effi Theodorou, lundi 13 avril à 20h
www.cinema-star.com

Hervé Lévy
Hervé Lévy
Rédacteur en chef
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