La théorie du KO

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Koudlam mêle spleen et brutalité en un seul album conçu dans une cité balnéaire située entre utopie autorisant tous les excès et cauchemar architectural pour touristes imbibés. Coup de projecteur sur le hooligan electro avant son passage au festival des Artefacts.

Prophète de l’apocalypse, élégant gourou psalmodiant des Alcoholic Hymns en costume immaculé et lunettes noires, performeur balançant des tubes qui titubent… Le dandy électronique est sorti de l’ombre grâce aux mélopées synthétiques et sonorités chamaniques de Goodbye, premier album dont l’apothéose fut marquée par See You All, titre hyper anxiogène servi par un clip extrême et violent : aux pieds d’une tour d’habitation, sur le parking sans âme d’un quartier glauque, deux clans de hooligans s’opposent. Les fumigènes fusent, les coups partent. Une mêlée se forme, se déforme, puis les groupes se dispersent pour se retrouver un peu plus loin en un sinistre ballet, une chorégraphie de la baston parmi des barres de logements de la banlieue de Saint-Pétersbourg. Il s’agit d’un extrait de Desniansky Raion, vidéo de Cyprien Gaillard, Prix Marcel Duchamp 2010, connu pour ses œuvres en zones périurbaines et son goût pour l’esthétique de la ruine. Une fascination partagée par Koudlam affirmant qu’« un palais vandalisé est plus beau qu’un palais neuf. J’aurais tendance à penser qu’il en va ainsi des hommes également », confie ce romantique percevant la somptuosité dans le chaos.

Béni soit Benidorm

L’homme en blanc semble sans cesse animé par des envies d’ailleurs, d’autres civilisations (Mayas…), continents (Afrique…) ou contrées (Mexique…). « Je me suis construit en habitant dans différents pays et ai cultivé mon déracinement permanent comme un don. Je rêve chaque nuit de villes nouvelles, de fuite, de ma disparition. Par la musique, je dessine mes propres cartes, lance mes expéditions en terres inconnues et bâtis mon empire. » Son dernier album a été composé dans une tour d’ivoire, en haut d’un hôtel de Benidorm, station balnéaire espagnole où les touristes s’amassent dans une atmosphère de binge drinking, de bronzage de masse sur la plage et de lap dance sur fond de biture perpétuelle. Discothèques aux lumières clinquantes, palmiers coincés entre deux immeubles de béton, jeunes défoncés et vieux botoxés… « Je cherchais un décor pour mon album que je voulais être une sorte de BO de film SF. Un ami connaissant mon amour pour les belles choses m’a dit que cette ville serait mon Eldorado. J’ai aimé cette vision monstrueuse, ce champignon nucléaire d’immeubles échoués sur la plage, cette ambiance de fin du monde au soleil. Je voulais travailler en haut d’une tour, comme un despote, et c’était parfait. Je contrôlais la ville, mais en restant invisible, sans trop bouger les yeux. Je m’endormais sur ma terrasse en écoutant les cris des mouettes mélangés à ceux des jeunes filles et je me réveillais rôti par le soleil, au chant du muezzin. Je devenais une réincarnation de Bouddha nappée de sangria. »

Les derniers jours de Pompéi

Benidorm Dream mêle gabber – techno bourrine des nineties venue de Hollande –, lamentations archaïques, mélodies orientales et emphase héroïque. « Pop not made for 100 people but for millions. » C’est ainsi que l’artiste pompier définit sa musique, trahissant des aspirations à davantage de grandiloquence. On l’imagine porteur d’un projet mégalo : un live à la Cité Interdite, comme Jean-Michel Jarre, ou dans les vestiges de Pompéi, tel Pink Floyd. « Précisément. On y travaille », acquiesce ce « grand fan des concerts de Jarre : celui de Houston est une création énorme, une organisation dingue pour un seul show : c’est assez fascinant. Le Live at Pompeii est pour moi une des plus belles œuvres d’art faite par l’homme. C’est à la fois un chef-d’œuvre, véritable splendeur psychédélique qui me fait l’effet d’un trip à chaque fois que je le regarde, et un document sur un groupe mythique à son sommet. Tout l’enjeu de créer un show de ce niveau est de le faire sans référence, quelque chose qui soit la résonance visuelle de la musique. » Celle, mystico-apocalyptique de Koudlam est un « songe effrayant », une symphonie d’un monde qui s’effondre, faisant l’effet d’uppercuts dans la gueule. De coups de lame dans le bide.

 

À Strasbourg, à La Laiterie, jeudi 9 avril

03 88 237 237

www.artefact.org

smack my bitch up !

Dans la seconde moitié des années 1990, les néo-punks de Prodigy défrayaient la chronique avec un clip choc et mettaient le feu aux dance-floors avec un electro-rock offensif et des breakbeats mal-léchés. Liam Howlett et sa bande, visage piercé, cheveux verts hirsutes et langue tirée jusqu’au sol, prenaient leurs raves pour la réalité et marquèrent l’époque au fer rouge : celle d’une génération (perdue) qui s’abandonnait dans des tourbillons de décibels en attendant le bug de l’an 2000, face aux amplis. En 2015, les Artefacts lâchent les BPM et placent les papys techno en tête d’affiche d’un festival conviant d’autres artistes électroniques comme Joris Delacroix, The Avener, Superpoze ou l’écurie Kompakt Records représentée par Reinhard Voigt ou Sascha Funke.

Le festival des Artefacts, du 8 au 19 avril à La Laiterie et au Zénith à Strasbourg (avec Prodigy, Klub des Loosers, Guts, Ewert & The Two Dragons…)

03 88 237 237

www.artefact.org

Benidorm Dream, édité par Pan European Recording

www.koudlam.com

 

Emmanuel Dosda
Emmanuel Dosda
journaliste
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