Narr : pour entrer dans la nuit, le spectacle dansant de Vidal Bini

Photo de KHZ / CCN – Ballet de Lorraine

Dans sa nouvelle création, Narr : pour entrer dans la nuit, Vidal Bini prend l’étrange épidémie de danse ayant frappé Strasbourg en 1518 pour point de départ d’une réflexion sur le mouvement comme acte collectif de prise de parole libératrice.

Après Morituri ou les oies sauvages et le solo Morituri (créer est un combat), Vidal Bini achève un cycle de travail autour des liens entre mémoire, histoire et identité. Il s’inspire des “danseurs fous de Strasbourg”, mouvement spontané de dizaines de personnes s’étant mises à se trémousser et giguer de concert, des heures et des jours durant, jusqu’à l’épuisement. Six semaines de fièvre collective, de pieds en sang, de transe festive et d’évanouissements sous la fatigue. La première rave party entrée dans l’histoire, qui fit peur aux autorités de l’époque, comme en témoignent les écrits du greffier de la cité, Sébastien Brant. Les religieux récupèrent bien entendu l’événement, invoquant aussitôt le fléau divin, écho amplifié par la légende qui se propage peu à peu autour de la mort supposée des danseurs courant à travers les siècles jusqu’à nos jours, avec le roman Entrez dans la danse de Jean Teulé (Julliard, 2018, adapté en BD par Richard Guérineau chez Delcourt).



Le chorégraphe strasbourgeois s’est fait exégète du mouvement comme « manière de penser ce qui fait société », avec trois musiciens aux enivrantes percussions des Balkans et six danseurs. « Le contexte historique induisait de créer un mélange de participants amateurs et de public aux corps hétérogènes, pour une dissémination réactualisant aujourd’hui les hypothèses de ce qui est né voilà cinq siècles : délire religieux, plaisir de danser, hystérie collective, maladie. Depuis le Moyen-Âge, on constate que la danse n’est toujours pas intégrée à la vie, hors des moments codifiés : mariage, bal, boite de nuit, spectacle », confie-t-il. « Ce qui m’intéresse c’est la persistance de notre rapport contraint au corps, d’un point de vue social comme politique. » La déconstruction / reconstruction des danses d’époque et pseudo-traditionnelles, grâce à des principes chorégraphiques du début du XXe siècle (kinésphère de Laban), va de pair avec celle, picturale, de l’illustrateur Johanny Melloul, auteur d’immenses panneaux amovibles revisitant des toiles de maîtres : Bosch, Bruegel, Grünewald. Le tout forme une fresque de fin du monde avec satellite crashé, église en plein écroulement et centre financier dégénéré sur lequel viendront prendre place des personnages amochés, aux faciès tordus, aux cicatrices visibles, qui répondent aux tableaux-vivants de la pièce, exécutés au ralenti sur fond de techno. « Narr s’inscrit dans le contexte actuel, l’entrée de l’humanité dans sa nuit, écologique mais aussi politique et religieuse. Nous cherchons à révéler les interdits, montrer l’étrangeté pour la dépasser, inviter au lâcher-prise par la joie en cherchant une contamination festive et partageable. »


À l’Opéra (Strasbourg) du 8 au 10 juin (en partenariat avec Pôle Sud)
pole-sud.fr

Au Manège (Reims) mardi 14 et mercredi 15 juin
manege-reims.eu

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