Le Silence de Claire Lagrange, ou comment Céline Delbecq s’interroge sur le monde
En se questionnant sur Le Silence de Claire Lagrange, Céline Delbecq continue, avec poésie, de passer à la loupe la souffrance humaine et la société.
À même pas 30 ans, Claire Lagrange, avocate en droit international habituellement joviale et pleine de vie, s’est soudainement murée dans le silence. Enfermée dans un asile psychiatrique et bourrée de cachetons, tout le monde, autour d’elle, se demande ce qui a bien pu lui arriver : son petit garçon, sa mère, deux autres pensionnaires, une employée du centre et, surtout, Céline Delbecq elle-même, qui multiplie les mises en abyme. Autrice et metteuse en scène au goût prononcé pour les sujets forts – Le Hibou (2008), son premier spectacle, s’intéressait au thème de l’inceste, quand Éclipse Totale (2014) traitait du suicide et Les Yeux noirs (2022), des violences conjugales et intrafamiliales –, elle s’inspire de l’histoire d’un proche pour entrelacer réalité et fiction dans cette nouvelle création. Que disent les traitements médicamenteux lourds de la marche du monde ? Qu’a vécu Claire et pourquoi n’est-elle pas écoutée ? Comment peut-elle se reconnecter à son corps ? C’est autour de telles questions que gravite une pièce regroupant une galerie de personnages auxquels Céline Delbecq donne voix, et Isabelle Darras, corps… au moyen de petites figurines Playmobil.
Le texte est une façon d’exprimer, au travers de ses protagonistes, les interrogations rencontrées durant quatre années de travail : l’un des patients, auteur n’arrivant plus à rédiger la moindre ligne, se fait par exemple l’un de ces échos. Au début du récit, penchée sur un bureau cerclé de pénombre et perdue dans ses pensées, la fondatrice de la Compagnie de la Bête Noire imagine Claire en train de peindre. Puis, elle se demande comment rendre compte de sa lenteur, avant que le tableau ne prenne vie, plus loin, à travers les fameux bonhommes en plastique. Si leur manipulation par la marionnettiste Isabelle Darras concrétise ce qui se passe dans la tête de la metteuse en scène, le choix d’utiliser ces jouets, naturellement contraints dans leur mobilité, permet d’insister astucieusement sur le mal-être de l’héroïne. Alors qu’elle se voit traîner sur le sol, l’air d’errer comme un spectre silencieux et sans but, l’agente du centre de soins tranche par son entrain, tandis que les considérations des deux autres internés prêtent à sourire. Se déroulant sur une maquette sommaire représentant la salle commune de l’hôpital, l’action est retransmise en direct en fond de scène, sur grand écran. Face à cette enquête dispatchée, on se retrouve, nous aussi, à chercher des réponses et à vouloir savoir la vérité, tout en suivant le jeu touchant de la comédienne, qui réimpulse de l’affect et de la sensibilité à une réalité généralement loin d’appeler à la tendresse.
Au Théâtre de la Manufacture (Nancy) du 28 au 30 avril
theatre-manufacture.fr
