En quête du passé avec Thésée, sa vie nouvelle au Maillon de Strasbourg
Valérie Dréville et Guy Cassiers se retrouvent autour de Thésée, sa vie nouvelle, adaptation poignante d’un récit autobiographico-historico-fictif décortiquant le deuil.
Après avoir joué sous sa direction dans Antigone à Molenbeek (2021) – d’après le texte éponyme de Stefan Hertmans, réécriture du mythe antique où l’héroïne cherche à enterrer la dépouille de son frère, terroriste mort lors d’un attentat –, Valérie Dréville s’associe à nouveau à Guy Cassiers. Cette fois, elle co-signe la mise en scène tout en se plongeant dans la vie tourmentée de Thésée, père de famille ayant fait face, coup sur coup, au suicide de son aîné et à la mort de ses parents. Un drame qui fait écho à l’existence de l’auteur, Camille de Toledo, dont la pièce est en partie inspirée. Jérôme, son propre frère, s’est en effet ôté la vie en 2005 – l’intrigue réutilise d’ailleurs précisément son nom et cette date. Des éléments autobiographiques se mêlent ainsi à un volet purement fictif, mais intègrent aussi les fractures européennes du XXe siècle. Une multitude de traumas apparaissent alors sur plusieurs niveaux, à commencer par la fuite du personnage principal pour Berlin, avec ses enfants. S’il a espoir de pouvoir se reconstruire et de tout recommencer à zéro, il découvrira que le passé ne s’efface pas aussi facilement et semble, parfois, voué à se répéter.
Avec l’éloquence hypnotique qu’on lui connait – comment oublier sa profondeur dans Un Sentiment de vie ? –, Valérie Dréville porte un seule en scène à l’esthétique splendide. Donnant tour à tour voix aux membres de cette famille brisée, elle traverse les générations et suit le périple de Thésée, qui relie bientôt ses blessures à celles de ses ancêtres. Le labyrinthe du temps se déplie, découvrant l’histoire de Talmaï, arrière-grand-père dont le frère a été tué durant la Grande Guerre… et décidant de mettre fin à ses jours après avoir perdu son premier fils et que le second ne soit enrôlé dans l’armée, en 1939. Une résonance qui saute rétrospectivement aux yeux dans le livre – « et je suis, depuis ce jour, ton survivant / celui qui porte sur son dos l’énigme / de ta mort / une énigme qui traverse les âges et les frontières / une perte et un manque auxquels se nouent d’autres / histoires venues du passé qui laissent apparaître / un fil fragile / et lorsque je le tire, ce fil, voici ce qu’il révèle » – et prend corps à travers de brillants décors. Adepte de la vidéo, Guy Cassiers opte pour l’utilisation d’une série de caméras, retransmettant en direct l’image de la comédienne sur une immense structure en fond de scène, sorte de mosaïques d’écrans. Comme le symbole des tentatives constantes de Thésée de trouver du lien en superposant tout ce qui découle de son enquête, le dispositif dialogue avec les innombrables photos étalées sur le sol, archives confiées par l’auteur bousculant, encore un peu plus, les limites entre réel et imaginaire.
Au Maillon (Strasbourg) du 14 au 16 octobre
maillon.eu
> Introduction au spectacle avec Barbara Engelhardt (14/10)
> Rencontre avec Camille de Toledo (15/10)
> Représentation du 16/10 en audiodescription
