Avec Between Selves nous est offerte une plongée dans l’univers fantastique d’Emil Ferris, un voyage dans des mondes peuplés de freaks fort cools.
Moi, ce que j’aime, c’est les monstres (Monsieur Toussaint Louverture, 2017) fait l’effet d’un coup de tonnerre à sa publication : au mitan de la cinquantaine, Emil Ferris devient, d’un coup d’un seul, une voix majeure du roman graphique. L’imposant livre est récompensé de trois Prix Will Eisner en 2018 et lauréat du Fauve d’or au Festival d’Angoulême 2019. Dans le dédale du Cartoonmuseum, se déploie un corpus nourri de la fréquentation des « grands maîtres » que l’on retrouve dans les albums, de Judith avec la tête d’Holopherne de Cranach l’Ancien à Un Dimanche après-midi sur l’île de la Grande-Jatte de Seurat. Il est vrai que l’artiste demeura hypnotisée, enfant, face aux chefs-d’œuvre de l’Art Institute de Chicago, devant lesquels elle pouvait rester de longues heures. Dans la première salle du parcours, l’Américaine en livre des versions au stylo-bille (faites de milliers de hachures entrecroisées), son medium de prédilection depuis que le virus du Nil occidental l’avait paralysée, à 40 ans. Pour déjouer les prédictions des neurologues affirmant qu’elle ne pourrait plus jamais dessiner, sa fille scotche chaque matin un Bic à sa main… Finalement, les doigts vont reprendre vie. Le visiteur découvre ainsi Medusa Lisa, où l’icône de Léonard de Vinci est pourvue d’une chevelure faite de serpents, mais aussi un hommage à American Gothic, toile emblématique signée Grant Wood.
Au fil des espaces, est accrochée une œuvre expressive, généreuse et engagée : « Je crois à la puissance des weirdos – des gens bizarres. Ils sont extraordinaires. » Et d’opposer les « mauvais monstres » – l’autrice n’est, par exemple, pas une fanatique des figures de la galaxie MAGA – aux « gentils », faisant l’apologie poétique des marginaux, des laissés pour compte et plus généralement de tous ceux qui sont rejetés par la société et / ou brisés par l’existence. Dans ses albums et dessins, Emil Ferris bâtit patiemment un refuge poétique dans un monde hostile, explorant nos identités poreuses. Pour celle qui se voit comme « une sorcière, écrire, dessiner ou raconter des histoires, c’est jeter des sorts. » Planches originales, dessins (dont certains, véritables révélations, réalisés à l’encre de Chine, figurent d’incroyables chimères) et autres documents font figure de témoins. Ils invitent à cheminer aux côtés de ces créatures – comme Blemmy le teddy-bear sans tête, aussi mignon qu’inquiétant – et à regarder l’autre différemment, tout en nous offrant le miroir, pas si déformant que ça, de ce que nous sommes.
Au Cartoonmuseum Basel – Centre pour l’Art narratif (Bâle) jusqu’au 15 novembre
cartoonmuseum.ch
> 20/09 & 08/11 (14h), visite guidée en français







