À Besançon, l’œuvre foisonnante de Ceija Stojka invite à Garder les yeux ouverts sur le génocide des Roms pendant la Seconde Guerre mondiale.
« Ce que je désire du monde est que les gens fassent attention et qu’ils gardent les yeux ouverts sur le monde qu’ils traversent et qu’ils veillent à ce que cela ne se reproduise jamais », écrivait l’artiste rom d’origine autrichienne rescapée de la déportation. Autodidacte, Ceija Stojka (1933-2013) publie son premier recueil Nous vivons cachés en 1988 avant de se lancer dans la peinture, portée par le combat contre l’oubli. Rattachée à l’art brut, elle alterne « œuvres claires » célébrant la beauté du monde et « œuvres sombres » symbolisant la violence de la déshumanisation.


Sillonnant dès son plus jeune âge les plaines du Burgenland, à l’est de l’Autriche, l’artiste vit au rythme des saisons et au contact des chevaux, dont sa communauté, les Lovara, font commerce. Elle s’éprend du vivant, comme l’illustre son goût pour le paysage, thème de la première section de l’exposition, La Nature est ma vie. Couchers de soleil, nuits étoilées, floraisons printanières… Naïves en apparence, ses compositions bigarrées déploient une palette variée de techniques et d’esthétiques. Une clairière baignée d’aplats de couleur rappelle l’épure des Nabis (Sans titre, 1994). Un potager constellé de touches de pinceau (Sans titre, 1991), une prairie sous la neige (Sans titre, 1993) évoquent la fragmentation chromatique du pointillisme. Certains détails macabres – une branche d’arbre au sol, un vol de corbeaux – illustrent l’arrachement traumatique à cet Éden, faisant la transition avec le deuxième volet du parcours, Auschwitz est mon manteau. Une iconographie poignante tisse le récit des deux années subies dans les camps. Certaines scènes figurent explicitement les conditions de vie des déportés (1943, 2011). D’autres déclinent une grammaire plus synthétique mue par la puissance de la synecdoque, figure de style consistant à nommer la partie pour désigner le tout. Une paire de bottes incarne le régime nazi et l’expérience concentrationnaire (SS. Es ist das, was du denkst [SS. C’est bien ce à quoi tu penses], 2001). Ce minimalisme atteint son apogée avec Ce que je désire du monde, conclusion semblant transcender la dichotomie originelle entre ombre et lumière, au prisme du motif de l’œil. Polysémique, confinant parfois à l’abstraction, ce dernier véhicule une ambiguïté sibylline. Dissimulé derrière des branchages, le voilà qui porte le regard de la jeune Ceija se cachant pour échapper aux rafles. Se multipliant au point de saturer l’espace (Sans titre, 1995), il rend hommage aux disparus pour lesquels la peintre témoigne. Mais en filigrane, demeure celui qui voit et dénonce, renvoyant à une conscience hugolienne qui hante quiconque tente de lui échapper.
Au Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon, jusqu’au 21 septembre (déconseillé aux moins de 10 ans)
mbaa.besancon.fr


![Ceija Stojka, SS. Es ist das, was du denkst [SS. C’est bien ce à quoi tu penses], 2001, collection Sammlung Ramus del Rondeaux © Photo: Célia Pernot / ADAGP Paris, 2025](https://www.poly.fr/wp-content/uploads/cache/2026/04/9-oe-90-scaled/764992912.jpg)