Tu manques

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Emmanuel Meirieu crée Des Hommes en devenir, adaptation de nouvelles de l’américain Bruce Machart. Des héros tragiques ordinaires, brisés par une perte, partageant leur douleur et leur histoire avec les spectateurs.

Vous êtes un amoureux des anti-héros : gangsters miteux, géniaux marginaux… Ce sont les personnages de Bruce Machart qui vous ont donné envie de créer cette pièce ?
Son livre fait se croiser un ensemble de personnages connectés par des hasards de vie mais aussi par des thématiques que l’on retrouve dans leur histoire personnelle, liées à la perte d’un être cher par exemple. L’univers fait penser à Magnolia ou à des films de Robert Altman et d’Alejandro González Iñárritu. Tous ces personnages me touchent, je privilégie toujours mon émotion première, mes préférences intimes pour construire mes spectacles.

L’auteur affirme qu’être un homme c’est faire l’expérience du manque…
Oui, c’est même la clé du spectacle. Le manque est comme la résolution d’une énigme. Ses récits sont construits de manière labyrinthique, à l’instar d’un puzzle dont les pièces s’assembleraient au fur et à mesure et dont on ne comprendrait le sens global qu’à la toute fin. Ce manque qu’on ressent à chaque seconde, que ce soit celui d’un être aimé, de l’alcool ou autre, a une résonance en moi et je pense aussi en chacun de nous.

Pour la mise en scène de ces textes, vous vous inspirez de The Moth, groupe de parole new-yorkais invitant des anonymes à se raconter. Qu’y trouvez-vous de théâtral ?
Le principe est simple : quiconque veut parler dispose de 15 minutes maximum, sans note, pour raconter un moment de vie devant un micro, sur une scène, face au public. Dans cette frontalité, j’ai retrouvé ce que j’avais inventé dans mes deux derniers spectacles – Birdy et Mon Traître d’après les romans de William Wharton et Sorj Chalandon –, bien avant de connaître l’existence de The Moth. Ils reposaient sur ce même principe : des personnages venant se présenter en crevant le quatrième mur comme ils déchireraient un écran de cinéma. Ainsi a évolué ma façon de faire du théâtre pour toucher au cœur les spectateurs. La scénographie des Hommes en devenir reprendra l’idée du micro face à un public. Mon rôle est ensuite de créer une ambiance autour, un écrin discret pour le joyau que sont l’histoire et les personnages.

Comment avez-vous choisi les cinq récits composant le spectacle ?
Je suis persuadé que derrière tout geste artistique, quel que soit le médium emprunté, beaucoup de choses relèvent directement de l’autoportrait. Il existe un effet miroir très fort dans lequel il convient de ne pas s’enfermer pour parvenir à toucher un large public. Dans chacune des histoires retenues, il y a un morceau de moi.

Celle de Vincent, infirmier dont la femme a perdu le bébé avant l’accouchement, est très poignante. Il savoure le cri d’une ses jeunes patientes qui déchire le silence devenu pour lui insoutenable…
Pour tout vous dire, c’est la nouvelle qui m’a le plus bouleversé. Le cri de douleur de la petite fille dont il s’occupe à l’hôpital remplit le silence de celui de son enfant qui n’a pas crié à sa naissance. Machart pense l’architecture de ses textes avec beaucoup de soin. Tout est lié : ainsi le bain qu’il donne à sa patiente fait écho à celui que réclame sa femme pour son bébé mort…

Dans votre distribution, on retrouve Stéphane Balbino. Quelle sera la part musicale du spectacle ?
Les personnages parlent, disent, se racontent. Lui apportera un accès beaucoup plus direct à l’émotion en chantant accompagné de sa guitare électrique. Mais nous sommes loin d’avoir fini cet aspect de la création.

Quelle place laissez-vous à vos comédiens pour s’emparer de leur texte et “habiter” leur personnage ?
Je signe moi-même chaque adaptation pour la scène. Donc j’impose des rails très forts qui laissent peu de manières différentes de jouer. Mon vrai travail est celui de choisir des comédiens, que je considère comme des objets d’art vivants. Ils deviennent des aveugles une fois sur scène et moi leur chien d’aveugles, prêt à les guider. Le rythme du texte est très entraînant. Dès lors mon casting – choix d’un corps, d’une voix et d’une personnalité – représente 90% du travail.

Dans quel écrin les placerez-vous ?
Je souhaite travailler avec la vidéo comme une source de lumière en plus, aux possibilités infinies. Mon idée est de construire une “photographie” générale, à l’instar de ce que revêt ce terme au cinéma. Les comédiens interprètent des personnages qui partagent notre temps. Ils sont présents et respirent le même air que le public. Ils sortent de l’obscurité et brûlent d’émotion en nous parlant. Mes pièces reposent sur énormément d’empathie. Je recherche l’identification chez les spectateurs, à partager les joies et les peines ensemble, à susciter la compassion avec des personnages bien réels, que j’aime.

 À la Comédie de l’Est (Colmar), du 25 avril au 6 mai
comedie-est.com
> Rencontre avec les artistes à l’issue des représentations des jeudis 27 avril et du 4 mai
> La CDE garde vos enfants de 3 à 12 ans pendant les représentations du 29 avril et du 6 mai

Thomas Flagel
Thomas Flagel
Journaliste
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