Tirer un trait

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© Luciana Poletto

Réunissant les Scènes du Nord de l’Alsace, le festival Décalages se promène hors des cases, proposant des formes innovantes et des univers insolites. Coup de projecteur sur Je vous ai compris mêlant théâtre et dessin pour réveiller avec délicatesse la mémoire de la guerre d’Algérie.

Elles sont jeunes, elles sont françaises, elles s’appellent Sinda Guessab et Valérie Gimenez. Elles portent le poids d’une histoire déchirée, celui qui pèse comme une fatalité sur la “troisième génération”. La première est fille d’une mère algérienne née en 1954, la seconde d’un père pied-noir né en 1953. Tous les deux ont quitté l’Algérie au moment de l’indépendance, y laissant leur enfance, cultivant alors des racines sans terre et des douleurs sans mots. « Leurs trajectoires sont radicalement opposées, mais le traumatisme et la blessure sont similaires », affirme Valérie Gimenez. Pour les deux jeunes comédiennes, il était temps de prendre le passé à bras le corps, de « briser le silence pour apaiser les mémoires. On est face à une France qui ne reconnaît pas sa propre histoire et se retrouve dans des conflits provoqués par un travail de mémoire qui n’est pas fait », souligne Sinda Guessab.

Loin des analyses, des discours et de tout manichéisme, leur spectacle est pétri de ressenti, de vécu, d’intime, éclairant d’un nouveau jour les incompréhensions entre les deux pays. Nourri des souvenirs d’enfance de leurs parents, de ces témoignages familiaux arrachés au silence et à l’oubli, Je vous ai compris ressemble à une errance à rebours sur le chemin du déracinement, une quête déterminée des origines de la déchirure. Pour en finir avec cet héritage de culpabilité et de rancune cachées dans les non-dits, il y a les mots des comédiennes et les dessins de Samir Guessab. En direct, il trace les décors de l’histoire, projetés sur un écran, offrant ainsi un troisième regard, une autre expression. « Le but est de construire et de déconstruire une scénographie dynamique en live, avec la même prise de risques qu’un acteur sur scène, et de pouvoir interagir avec les comédiennes puisqu’elles sont soumises à la projection », indique le dessinateur. Pour sa sœur Sinda, « les premiers traits sont comme un mystère, puis le dessin se précise au fur et à mesure que la mémoire se construit ». En trois coups de crayon, l’atmosphère des ruelles d’Alger enveloppe la scène, comme un écrin au récit, avant d’être effacée par les scènes de combats ou de manifestations de rue, rythmées par la solennelle voix du Général de Gaulle ou la Douce France de Charles Trenet. Usant souvent du rire pour raconter le pire, le trio porte un spectacle courageux et intelligent, qui invite à se libérer des représentations figées de l’histoire coloniale pour inventer l’avenir différemment.

À Wissembourg, à La Nef, mardi 20 janvier (dans le cadre de Décalages se déployant sur les Scènes du Nord, du 15 au 24 janvier)

+33 (0)3 88 94 11 13 – www.relais-culturel-wissembourg.fr

www.scenes-du-nord.fr

 

Dorothée Lachmann
Dorothée Lachmann
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