Rêves éveillés

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Cet été, le Théâtre du Peuple de Bussang plonge dans les songes shakespeariens du metteur en scène Guy-Pierre Couleau. Entretien avec le directeur de la Comédie de l’Est

Pourquoi choisir de monter Le Songe d’une nuit d’été à Bussang ? Vincent Goethals, le directeur du Théâtre du Peuple, m’a demandé de choisir une pièce anglo-saxonne. Le Songe d’une nuit d’été a été comme une évidence. D’une part, cette pièce colle parfaitement à Bussang dans son environnement, la forêt, l’été… mais aussi et surtout dans sa fonction symbolique : la comédie s’accorde au projet de ce théâtre populaire. De plus, Shakespeare y crée le théâtre dans le théâtre : un groupe de personnages amateurs répète le même spectacle qui se déploie sous nos yeux. Ici, comédiens amateurs et professionnels travaillent ensemble.

Quel rapport particulier au spectateur cette pièce permet-elle ? Ce spectacle est un véritable trait d’union entre la société civile d’Athènes et l’imaginaire de la forêt. Il est question d’une rencontre entre des personnages éduqués, obéissant à des lois et d’étranges créatures organisées selon des règles plus animales et primitives. La friction entre ces univers ressemble fortement à ce qui se produit lorsqu’on est spectateur à Bussang. Une fois que l’on entre dans cet espace, qu’on se laisse happer par le filtre magique du théâtre ou de la forêt du Songe, nous accédons au rêve et à la poésie.

On dit qu’elle est une comédie de l’émerveillement. Que pensez-vous de l’idée d’utopie ? Ce spectacle en est une ! Comment est-ce qu’on crée une société qui s’améliore ? Athènes est la représentation d’une cité bridée où les hommes sont sans cesse contraints. La pièce commence avec trois mariages forcés et, grâce à cette immersion dans cette nature extraordinaire, Shakespeare nous mène vers un autre état de la civilisation où les rêves ont la possibilité de se réaliser. Se dévoile le pouvoir de la nature et de l’imperceptible.

Comment avez-vous imaginé le passage entre ces deux mondes au plan scénographique ? Je me suis posé la question de la représentation du rêve : comment peut-on concevoir sur le plateau cette notion si complexe ? Il est le fruit de fantasmes, d’illusions, d’espoirs, de peurs. Nous transposons dans ceux-ci notre réalité, notre présent, passé et futur. L’idée est de faire cohabiter les deux univers du Songe, l’un réel, celui de notre civilisation et l’autre, imaginaire et poétique. Les costumes et maquillages, d’inspiration celtique, nous inviteront à croire en cette magie. Nous avons choisi de décliner le drap, le voile de la mariée comme un leitmotiv. En jouant avec leurs ombres, leur légèreté et les lumières, nous plongerons dans cet espace merveilleux peuplé de petites choses fragiles et impalpables. Les mondes du visible et de l’invisible coexisteront, dans une scénographie de la suggestion plutôt que de la figuration.

Le recours au chant est un marqueur signifiant de ce mouvement entre l’invisible et le visible… L’écriture de la pièce n’est qu’une alternance entre ces deux mondes. La traductrice Françoise Morvan a respecté de manière exceptionnelle le passage entre les proses et les vers composés par Shakespeare. Elle nous emmène dans cette promiscuité, dans ces univers qui se télescopent, qui s’épousent, qui divorcent parfois. Comment matérialiser ces nombreux passages, d’un univers à un autre, d’une écriture à l’autre ? Il me semble que le chant se fera bien le témoin de ces instants éveillés et ceux, souvent, n’appartenant qu’au songe.

Au Théâtre du Peuple (Bussang), au 14 juillet au 27 août

www.theatredupeuple.com

 

Conte philosophique

Autre pièce présentée à Bussang (mise en scène par Vincent Goethals), First Lady reflète les obsessions contestataires de l’auteure turque Sedef Ecer. Dans un pays imaginaire de l’ancienne Mésopotamie, le peuple, gouverné par un vieux dictateur harassé, conteste le pouvoir. Le mouvement se propage dans plusieurs villes et le Président, attendu pour un discours, demeure introuvable. La première dame est alors convoquée devant les caméras pour apaiser les foules. Inspirée par des personnages comme la femme de Ben Ali, Esma Al Assad ou encore Lady Macbeth, l’auteure turque met en avant ces figures féminines coupées de la réalité. Avec la vidéo, Vincent Goethals s’empare de ce texte en opposant cette révolution aux chaînes d’information en continu qui défileront sur le plateau. Des secrets et affaires compromettantes seront révélés au grand jour grâce à des images oniriques… Une façon de démontrer l’absurdité de ces dictatures.

Au Théâtre du peuple (Bussang), du 3 au 27 août

 

 

 

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