Nostalgia

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© Camille

Le jour est arrivé, celui où Pinar Selek, écrivaine turque, accepte qu’on s’inspire de sa vie pour la porter au plateau. À La Comédie de l’Est, Chiara Villa crée Éclats d’ombre, l’épopée d’une résistante.

Dans un théâtre laissé à l’état brut, les fragments d’une vie sont semés au milieu d’éclats de tôle. Une échelle, un échafaudage, des pavés ou un buste de mannequin nous transportent dans l’atelier d’artiste d’une femme aujourd’hui exilée. Les autorités turques la surveillent de près, craignant qu’elle ne revienne. Un agent de police véreux traîne presque tous les jours, menace et agresse ses amis, les sans-abris, les transsexuels, les prostituées, avec qui elle a construit cet endroit. Les sept jongleurs* de Chiara Villa, la metteuse en scène, recomposent cet espace que l’auteure italienne, Lina Prosa, a nommé Le Parthénon. Elle érige l’existence de cette femme en modèle, sans que personne ne prononce son nom. Anonyme, la vie de Pinar Selek se révèlera universelle sur scène : « Dans ma pièce, son vécu devait devenir une histoire qui parle à tous », confie Lina Prosa. Parfois, tous vêtus de noir, les acteurs partagent leurs peurs et leurs désirs, faisant écho à l’actualité turque. Mais le théâtre continue, ils enfilent des costumes d’avocats, de juges, de bouffons, d’inspecteurs…

Militante, sociologue, féministe et antimilitariste depuis les années 1990, Pinar Selek est reconnue pour ses écrits engagés qui dérangent le pouvoir. Le 9 juillet 1998, elle est accusée à tort d’être à l’origine de l’explosion au marché aux épices d’Istanbul faisant sept morts. Jugée comme terroriste, elle est injustement enfermée deux ans et demi en prison et est aujourd’hui encore poursuivie par la justice. Chiara Villa, attachée à défendre un théâtre social et politique, dévoile cette histoire en confiant l’écriture de la pièce à celle qui est connue pour sa trilogique sur le drame de Lampedusa. À travers sa langue crue et froide, les comédiens reconstituent la vie de Pinar Selek, entre violence et poésie. Le bruit métallique des tôles éclate contre le sol créant un vacarme pesant, l’écriture nous ronge et les personnages paniquent, hurlent et se battent. Mais l’espoir existe encore, il y a ce Parthénon, « berceau du théâtre et de la démocratie » explique la metteuse en scène, qui renvoie au théâtre antique et ses mélopées que les jongleurs reprennent en chœur, accompagnés de percussions. La nostalgie s’empare alors de tous et les quelques pavés posés au début de la pièce finissent par dessiner un chemin laissant entrevoir un optimisme insoupçonné, « un regard positif sur l’humanité » confie Chiara Villa.

Au Taps Scala (Strasbourg), du 29 novembre au 4 décembre

www.taps.strasbourg.eu

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