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Nymphéas, 1916-1919, Fondation Beyeler, Riehen/Basel, Collection Beyeler, photo : Robert Bayer

Pour célébrer son vingtième anniversaire, la Fondation Beyeler présente une impressionnante et impressionniste exposition rassemblant 62 toiles1 peintes par Claude Monet (1840-1926).

Une période resserrée (de 1880 aux premières années du XXe siècle), une présentation en forme de voyage avec des salles dédiées à la Seine, à Londres ou au littoral normand illustrant l’obsession de l’artiste pour la série et une thématique – Lumière, ombre et réflexion – sous-tendant l’ensemble : la rétrospective que la fondation Beyeler consacre à Monet explore la trajectoire d’un géant qui a contribué à faire naître l’abstraction. En témoigne La Meule au soleil (1891), silhouette écrasante saisie à contre-jour qui poussa Kandinsky à s’engager dans des voies nouvelles. En la découvrant, il ne reconnut en effet pas le sujet représenté : « Pour la première fois, je voyais un tableau », écrivit le fondateur du Bleue Reiter1, manifestant ainsi que la peinture avait pris un sens supérieur à l’objet figuré.

Ombres & Lumières

Monet est le peintre des impressions fugitives, saisissant d’un coup de pinceau l’essence d’un moment, que ce soit la douceur pastel d’un Paysage de printemps (1894) aux allures pointillistes ou la violence d’un hiver. Dans Coucher de soleil sur la Seine (1880) s’opposent ainsi les rougeoiements de l’astre représenté comme une boule de feu et les teintes froides des blocs de glace flottant sur le fleuve, illuminés de chatoiements roses et orangés. Partout présent, ce jeu sur les ombres et les lumières est particulièrement manifeste dans les deux versions de La Cabane du douanier (1882), petite maison accrochée à la falaise, près de Pourville, qui fascina l’artiste. Dans la première, la bâtisse est à l’avant-scène, bloc de pierre trapu dominant la mer éclatante entouré d’herbes ténébreuses. Au premier regard, cette bicoque est sombre. On ne perçoit les subtilités chromatiques la composant qu’en l’observant longuement, faisant sortir de l’ombre de ses murs une large palette de rouges, d’ocres et de bleus. Plus classique, la seconde la montre éclairée par le soleil, blottie au pied du promontoire où s’était installé Monet pour la peindre auparavant : nimbée d’un éclairage chaud, elle s’alanguit sur une prairie traitée comme un kaléidoscope de verts d’une grande douceur.

Le Parlement, ciel orageux, 1904, Palais des Beaux-Arts de Lille, legs de Maurice Masson, 1949 Photo : © RMN-Grand Palais / René-Gabriel Ojéda

Reflets changeants

Dans cette exposition paysagère dont la figure humaine demeure presque absente, En Norvégienne (vers 1887) fait figure d’exception. Monet y saisit trois femmes en robe blanche canotant sur l’Epte. Tout semble figé. Temps suspendu. Les reflets des personnages sont exceptionnellement nets, tandis que le motif se liquéfie dans une féérie où le spectateur discerne difficilement la frontière entre la surface de l’eau et les végétaux de la rive. Le regard se perd délicieusement dans camaïeu de verts sombres. Une pareille indétermination est à l’œuvre dans les dix vues de Londres présentées, une ville dont la beauté réside dans la brume : « C’est le brouillard qui lui donne son ampleur magnifique », écrit-il en 1918. Reprenant le flambeau de Turner, l’artiste pousse encore plus loin la dissolution des formes, explorant toutes les variations météorologiques possibles. L’exposition permet de confronter Le Parlement, ciel orageux (1904) et Le Parlement, coucher de soleil (1904). Les formes reconnaissables du monument se détachent de manière fantasmagorique, masse d’ombre néogothique indissolublement mêlée au ciel. À la violence des reflets argentés de l’eau se détachant avec peine du smog britannique du premier répond à la tendresse rougeoyante du second, mais les deux demeurent auréolés d’un puissant mystère. Le parcours s’achève avec plusieurs Nymphéas, toiles oniriques où l’apparence des choses se fond presque totalement dans de complexes réflexions colorées et des surfaces insaisissables. Il faudra quitter l’espace d’exposition et arpenter les salles consacrées à la collection pour voir le plus beaux d’entre eux, Le Bassin aux nymphéas (1917-1920), long de neuf mètres où se mire avec délicatesse l’étendue d’eau installée par Renzo Piano devant une façade aux allures de temple cyclopéen perdu dans la jungle. L’œuvre avait donné envie à Ernst Beyeler de créer sa fondation : « C’est un tableau fabuleux, qui représente la somme des efforts de Monet, l’œuvre de sa vie : marier l’eau, l’air et la lumière, les fondre et en faire la synthèse », affirmait le collectionneur et marchand d’art bâlois.

 À la Fondation Beyeler (Riehen / Bâle), jusqu’au 28 mai

www.fondationbeyeler.ch

 > Pour célébrer le 20e anniversaire de la Fondation, la Collection Beyeler y est aussi présentée jusqu’au 7 mai dans l’accrochage qui était le sien à l’ouverture

1 Parmi elles, 15 ont rarement été vues puisqu’elles proviennent de collections privées. Les autres ont été prêtées par les plus prestigieuses institutions : Metropolitan Museum, Tate Gallery, Musée d’Orsay, etc.

2 Qui fit l’objet de la précédente exposition de la fondation Beyeler, voir Poly n°194 ou sur www.poly.fr

Hervé Lévy
Hervé Lévy
Rédacteur en chef
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