Manipulateurs sur la ville

Imprimer cet article

Les Giboulées, biennale dédiée à la marionnette, fête ses 40 ans en présentant cet art sous toutes ses formes, partout à Strasbourg. Elle questionne la ville, les métropoles, leurs mutations et blessures, notamment à travers Paysages de nos larmes qui évoque Beyrouth.

 

Le festival permet, « en un temps resserré, de toucher du doigt les évolutions de la pratique de la marionnette et sa connexion avec les autres arts ». Pour Renaud Herbin, l’événement offre également la possibilité de se pencher sur certaines de ses préoccupations. Le directeur du TJP, ne cesse en effet d’interroger la cité, à travers les spectacles programmés ou ses propres propositions, dans les rues, « l’espace du réel », ou sur les plateaux, « l’endroit de l’imaginaire ». Avec son exposition Centres Horizons – photos mettant en scène des individus dans différents quartiers strasbourgeois – il pose ces questions : « Qu’est-ce qui constitue la ville ? La substance construite ? Les présences qui la traversent ? » Tentative de réponse avec Villes, collection particulière du Théâtre de la Pire Espèce – reprenant le principe des Villes invisibles d’Italo Calvino – où Olivier Ducas manipule des objets qu’il filme en live. Derrière lui, sur un grand écran, on distingue des cités imaginaires se construire, se développer, être habitées (par des figurines Playmobil) et se détruire lorsqu’une architecture en morceaux de sucre s’effondre. Tel un conférencier, il élabore des décors, des paysages urbains qui servent de support à un discours sur la ville, « sa forme, la manière dont elle s’organise et les hommes qui se l’approprient ».

 

Pour Renaud Herbin, la capitale européenne est un terrain d’exploration : elle a la semblance d’un puzzle aux multiples pièces ou d’un large « pan de tissus avec des coutures apparentes » : il suffit de traverser la rue pour “basculer” d’un quartier comme la Krutenau à celui, totalement différent, de l’Esplanade. Le festival présente des spectacles dans divers lieux strasbourgeois (du TNS au Fossé des Treize), mais aussi dans les rues, sur les places ou sur le Campus de l’université : y est proposé un parcours de formats courts et d’installations, dans les vitrines des bâtiments de la fac. À la Petite France ou place Kléber, Les Padox de la compagnie Houdart-Heuclin viennent à la rencontre des habitants. Ces curieux personnages, créés en 1986 et réactivés pour l’occasion, s’immiscent dans les villes du monde (Oslo, Venise ou Séoul), portant un regard neuf et naïf, sur notre environnement qu’ils semblent découvrir. Animaux, extra-terrestres ou humains entre « vieillards ou nourrissons » ? Ces créatures de latex, figures habitables où se glissent les comédiens (dont Renaud Herbin devrait faire partie), représentent l’étranger, “l’autre” qui observe et est observé, s’étonne de ce qui nous est familier et nous surprend par sa singularité.

 

Beyrouth, ville meurtrie

Les Padox rappellent les migrants qui occupent l’actualité, les milliers de Syriens franchissant les frontières du Liban où réside Éric Deniaud depuis 2007. Sa nouvelle création, Paysages de nos larmes, évoque Beyrouth, « ce qu’il en reste, l’impossibilité de plus en plus grande d’y faire sa place, ses déchirements, toutes les populations qui la traversent ou qui s’y installent, tous ceux qui la quittent également », nous confie le metteur en scène. Le spectacle parle de Job, personnage biblique sur lequel le malheur s’abat, mais qui continue à penser que « l’homme est un miracle sur terre ». Éric Deniaud a demandé à son complice Matéi Visniec d’écrire le monologue « de cet homme qui voit des quatre points cardinaux des personnes venant le dépouiller de ses terres, ses troupeaux, ses enfants et sa femme et qui systématiquement l’interrogent sur sa foi en l’homme… que Job ne peut se résoudre à renier. Le texte traite de dignité et d’espérance. C’est une parole qui nous semble essentielle dans le contexte actuel. » A été conçu un spectacle très visuel, avec  le violoniste Dominique Pifarely et trois interprètes / manipulateurs. Une sculpturale marionnette de Job de presque un mètre, des images et paysages abstraits donnent vie à ce récit. « Nous évoquons régulièrement la dimension d’un “corps poétique” : corps en mouvement, corps masqués, images projetées, manipulation d’objets et de marionnettes, musique et voix s’articulent tel un chant à plusieurs voix. » Quelques Libanais ont déjà pu assister à des répétitions publiques. « Ils ont ressenti des événements marquants de l’histoire de leur pays, comme le centre-ville détruit et vidé pendant la Guerre civile. Dans le processus de création, nous faisons des liens et nous les nourrissons, en cherchant à ne pas forcer le trait. » Le « poème visuel » d’Éric Deniaud lui a été inspiré par la capitale libanaise, mais aussi par un séjour passé dans le Jourd, au Nord, près de la frontière syrienne. Il s’agit d’une région aride, une terre dévastée, « allégorie du cœur de Job ».

Les Giboulées, à Strasbourg (TJP, TNS, Taps Gare, Maillon, Espace K, Pôle Sud…) et à Oberhausbergen (PréO), du 11 au 19 mars

www.tjp-strasbourg.com

 

> Villes, collection particulière du Théâtre de la Pire Espèce, les 14 & 15 mars au Taps Gare

 

> Troublantes apparences, parcours de trois spectacles et installations en vitrine (Tout doit disparaître, Tempo et Marées), jeudi 17 mars sur le Campus de l’Esplanade

 

> Les Padox de la compagnie Houdart-Heuclin, du 11 au 19 mars dans l’espace public (place Kléber, Elsau…)

 

> Paysages de nos Larmes d’Éric Deniaud (collectif Kahraba), les 11 & 12 mars au TJP Grande Scène ; Il présente également Géologie d’une fable, les 15 & 16 mars au PréO d’Oberhausbergen

 

> Et aussi, The Ventriloquists Convention de Gisèle Vienne, au TJP Grande Scène, du 16 au 24 mars (présenté avec Le Maillon, lire article dans Poly n°184 ou sur www.poly.fr)

 

 

 

 

Emmanuel Dosda
Emmanuel Dosda
journaliste
Lire tous ses articlesLui écrire

Imprimer cet article