L’Impatiente rencontre

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Dominique Valadié © Jean-Louis Fernandez

Dans la nouvelle création d’Alain Françon au TNS, Le Temps et la chambre, l’immense comédienne Dominique Valadié interprète L’Impatiente, un des étranges personnages imaginés par Botho Strauss dans cette pièce éclatant tous les repères.

Pour traduire cette pièce, il fallait une plume telle que celle de Michel Vinaver ?
Un jour il a dit à Alain Françon que Botho Strauss était un « frère d’écriture ». Cela se vérifie dans la manière dont l’un et l’autre travaillent sur le fragment et le discontinu. Pour traduire la densité de la langue de Strauss, il fallait ce grand écrivain, car l’équation est parfaite.

Est-il plus compliqué de jouer ce texte fragmentaire qu’un autre, plus classique…
Je ne crois pas, cela ne change pas du jeu que demande un Marivaux, auteur que l’on peut tout à fait cousiner avec Botho Strauss. Ce sont aussi des personnages qui arrivent pleins et qui s’évaporent littéralement dès qu’ils sortent et qu’on les oublie. Comme dans la vie, on dit des choses et on perd l’existence avant de revivre avec le verbe.

© Michel Corbou

Cela a-t-il demandé du temps à l’équipe pour appréhender ce que cela raconte, les endroits où il vous emmène ?
Nous avons essayé d’être dans la saisie du texte, immédiatement, d’en faire l’expérience et de voir ce que produisait de le dire. Il nécessite de se mettre dans une situation exacte, redécouvrir le partenaire, même si on le connait, et expérimenter ensemble cette brutalité soudaine de la parole.

Qu’avez-vous découvert en le jouant et en l’apprivoisant avec d’autres ?
Il est clair que c’est délibérément dépouillé de repères. Mon personnage, L’Impatiente n’a par exemple pas de nom, il est juste qualifié. Comment va être montrée cette impatience ? Par une volonté de rencontre de l’autre. Il y a toujours une opportunité amoureuse qui se présente entre les personnages et qui les déstabilise. Alain Françon dit souvent que c’est à partir du couple que s’organise toute autre forme sociale, politique…

Comment ces étranges personnages vous touchent-ils ?
Tous sont très attachants, sans psychologie ni de traits de caractère pré-définis. Ils sont interactifs, comme des particules qui s’attirent et se repoussent. Ils ont tous une histoire mais sont dans la manifestation de l’instant où il se produit toujours la surprise, l’imprévisibilité. Ils ne se heurtent pas sur des écueils, le passage de la raison semble tenir et seul le miracle de la représentation peut faire se déployer des échanges jamais consignés entre les êtres. Et pourtant ils représentent des hommes et des expériences majeures. Ce sont autant de chocs pour les gens qui les voient car on les a souvent oubliés et ils nous remuent.

Qu’amène cette liberté de jeu ?
Nous ne sommes pas si libres. Il y a la durée de la réplique, d’autres personnages, un espace défini… qui sont autant de limites. Ce qui est en général faux dans les pièces, c’est le ficelage du discours. Là, les actes sont oublieux. Ils créent l’histoire mais elle s’évapore, c’est la grande ressemblance avec les pièces de Vinaver.

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© Michel Corbou

Vous l’habitez ce temps du plateau ?
Nous sommes là au milieu de cet espace qui dispose de trois fenêtres permettant des fuites du regard. Des gens y pénètrent, lui conférant un intérêt commun, même si nous ne connaissons pas toutes ces personnes, même si ces gens qui s’invitent sont des inconnus. Les actions des uns permettent de trouver des intérêts et des fuites communes avec des narrations sur ce qui se passe, hors champ. À tel point qu’on a l’impression d’être sur un nuage. Car c’est d’une profonde vérité et ne paraît pas inventé.

C’est pour partir de cette véracité que vous commencez par le jouer au plus près de ce qui est écrit ? Pour ne pas biaiser ce qui pourrait ainsi surgir ?

À chaque fois que vous faites l’expérience du texte, vous balancez des phrases qui produisent quelque chose. Que fait-on de ce qui se produit ? Nous n’avons pas le temps d’en faire quoi que ce soit mais nous le gardons en mémoire, écoutons ce qui se dit entre les personnages dont certains philosophent beaucoup. D’autres font ressurgir leur passé. Ce texte peut paraitre mystérieux parce que La Femme sommeil est là. Le public ignore qu’elle se nomme ainsi. Pour lui c’est juste une femme qui était dans un incendie, arrivant dans les bras d’un type recouvert de suie alors que le lecteur se dit : quel mystère ! Il se passe des choses. Edward Bond dit qu’il faut sortir changé du théâtre. Pas seulement diverti mais changé. On verra ce que Strauss et nous-même arriverons à faire.

Avoir une distribution d’une telle qualité aide-t-elle ?
Bien sûr ! J’ai toujours aimé le travail de troupe. Les jeunes acteurs se réunissent aujourd’hui en collectifs et ils ont raison. Le théâtre ne peut se passer de ces communautés idéales. Nous avons des histoires et des mémoires communes, on se connait comme dans une famille. Nous savons où est l’autre dans le travail et sommes capables de nous taire.

Au Théâtre national de Strasbourg, du 3 au 18 novembre
www.tns.fr

À La Colline (Paris), du 6 janvier au 3 février 2017
www.colline.fr

Au Festival Théâtre en Mai (Dijon), du 19 au 21 mai 2017
www.tdb-cdn.com

Thomas Flagel
Thomas Flagel
Journaliste
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