L’Esprit des lieux

Les Journées de l’Architecture invitent un nouveau monstre sacré, l’australien Glenn Murcutt, pionnier du fonctionnalisme écologique, dans une 14e édition célébrant Les 1001 couleurs de l’architecture entre Allemagne, France et Suisse.

Après Wang Shu et Winy Maas en 2013, Les Journées de l’Architecture accueillent de nouveaux architectes de renommée mondiale avec le génial et irrévérencieux Rudy Ricciotti[1. Voir articles précédent dans Poly n°151 et n°158] pour une conférence haute en couleurs (le 10/10, à 19h, à Strasbourg) et surtout le très rare Glenn Murcutt qui officiera lors de la soirée inaugurale dans l’hémicycle du Conseil de l’Europe (le 03/10 à 19h, sur inscription). L’architecte australien de 78 ans, lauréat du prix Pritzker en 2002 – la plus prestigieuse distinction, équivalent d’un Nobel – a été l’un des premiers à défendre des principes écologiques de développement durable. Lors de la remise du prix, le président du jury déclarait, fasciné : « À une époque obsédée par la célébrité, par la volonté de briller des “starchitectes”, appuyés par une large équipe et tout un système de relations publiques, notre lauréat détonne complètement. »

Maison Simpson-Lee, Mount Wilson, NSW (1988-93) © Anthony Browell courtesy Architecture Foundation Australia

Durable
Glenn Murcutt est un bâtisseur à part qui, pendant près d’un demi siècle, s’est principalement consacré à l’édification de maisons individuelles (plus de 500 à ce jour !), exclusivement dans son pays. Un puriste solitaire n’ayant ni staff, ni secrétariat, ni assistant, préférant le dessin à tout recours à un quelconque logiciel informatique car « souvent la main arrive à une solution avant même que l’on en prenne conscience ». Au milieu des grandes étendues de son île-continent aux paysages immuables, les constructions de Murcutt sont pensées comme « un organisme vivant devant s’adapter aux besoins de ses habitants ». Non content de s’attacher au souffle du vent, à la course du soleil, à l’implantation dans les sols, il se fond dans les paysages en esquissant des lignes à l’élégance jamais démentie, recherchant l’harmonie parfaite entre édifice et nature des lieux. Revendiquant l’influence du minimalisme de Mies van der Rohe, de Charles Eames ou du Corbusier, il n’en oublie pas pour autant les constructions vernaculaires australiennes dont il reprend les tôles ondulées des fermes qu’il étire en lignes courbes. Il mêle aussi le bois, le verre et le métal à des produits industriels et recourt à des techniques ancestrales pour minimiser les déperditions de chaleur grâce à une ventilation naturelle. Dans ses assemblages de vérandas, auvents et parois ajourées, trônent en maître l’ensoleillement, l’orientation des vents, la fréquence des pluies et l’implantation de la végétation à ne jamais, au grand jamais, dénaturer.

Cité administrative Gaujot à Strasbourg par l'architecte Dominique Coulon

 

La couleur des sentiments
Les JA, c’est aussi (et surtout) plus de 200 manifestations sur l’ensemble du Rhin supérieur, soit une vingtaine de villes. Une mise en lumière du quartier Fonderie de Mulhouse (17-19/10), entièrement réhabilité mais aussi plus de 50 “midi-visites”, balades accompagnées d’un architecte ou d’une personnalité notamment dans les grands chantiers en cours à Strasbourg (PMC, Palais des Fêtes ou BNU) et à Colmar (Musée Unterlinden) mais aussi de bâtiments emblématiques comme l’E-Werk de Freiburg, les berges de la Doller à Bourtzwiller ou la Paul Sacher Stiftung de Bâle. Les plus hardis enfourcheront leur monture pour les “parcours vélos” autour de la couleur, thème de cette édition complétée par une exposition trinationale dans l’espace public[2. À Freiburg (26-28/09), Strasbourg (03 & 04/09), Karlsruhe (10 & 11/10), Mulhouse (16-23/10), Offenburg (25/10) et Colmar (26/10 au 03/11)] regroupant des photographies de 32 projets architecturaux réalisés dans la région. Cette traversée colorée des constructions récentes[3. Voir aussi nos récents articles sur L’Origami tout en angles et en couleurs vives à Mulhouse ou le nouveau bâtiment de CUS Habitat de l’agence Mongiello & Plisson avec sa façade de pixels colorés ] sera complétée par un colloque regroupant professionnels, amateurs et spécialistes de renom parmi lesquels le designer graphique Ruedi Baur, l’artiste Daniel Buren[4. Lire nos entretiens avec eux, respectivement dans Poly n°151 et n°139] ou encore l’architecte coloriste allemande Louisa Hutton.

Crèche à Sarreguemines par l'architecte Paul Le Quernec

 

Polychromie vs monochromie
Si les années 1980-2000 ont été celles de la monochromie, des grands volumes blancs, du béton brut, de l’acier et du verre, un tournant de la couleur s’est depuis amorcé. À tel point que celle-ci s’est imposée de manière spectaculaire dans les établissements publics liés à l’enfance et à la santé. Nous redécouvrons les potentialités de la couleur qui marque, rythme et structure l’espace même si le débat – vieux d’un siècle ! – entre les tenants du blanc (la pureté et la propreté bourgeoise de l’architecture fonctionnaliste) et ceux de l’avant-garde colorée (Adolf Behne, Bruno Taut, Theo van Doesburg…) tournée vers une utopie sociale, est loin d’être définitivement tranché ! Céline Wurtz, architecte à Freiburg et vice-présidente de la Maison européenne de l’Architecture représentante de la région Bade du Sud qui a étudié en France avant de travailler en Allemagne, rappelle les différences culturelles entre les deux pays. « Les villes allemandes ont été massivement détruites à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce qui a entrainé un rapport bien moins sacralisé à l’existant. À l’inverse, en France, il reste difficile d’apporter de la couleur dans les centres-villes car il faut négocier avec les Architectes des bâtiments de France. » L’Alsace ne manque pourtant pas de façades flashies ni de juxtapositions chromiques bigarrées ! « C’est vrai que la région est assez décomplexée niveau couleurs, mais ce n’est pas une tradition car lorsqu’on regarde les gravures d’Hansi, les façades étaient souvent en bleu, vert et ocre, avec des pigments naturels ajoutés à la chaux qui se patinaient avec le temps. L’apparition des pigments synthétiques depuis une trentaine d’année a provoqué l’explosion actuelle de couleurs », assure-t-elle. « Si elle joue un rôle fonctionnel, elle révèle souvent un processus de gentrification de certains lieux et un besoin de se montrer, à l’image du quartier Vauban de Fribourg-en-Brisgau. » A contrario, « l’équipe d’architectes japonais SANAA (portée par Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa, prix Pritzker 2010, NDLR) ne jure que par le blanc intégral, érigé en marque de fabrique indémodable », comme pour le Hall de production réalisé sur le Vitra Campus de Weil-am-Rhein. Less is more, encore et toujours.

En Alsace, dans le Bade-Wurtemberg et les cantons de Bâle, du 24 septembre au 26 octobre
+33 (0)3 88 22 56 70 – www.ja-at.eu

Colloque Les 1001 couleurs de l’architecture avec Ruedi Baur, Daniel Buren, Patrick Bouchain, Michel Pastoureau et Louisa Hutton, les 3 et 4 octobre à l’Auditorium des Musées de la Ville de Strasbourg
Soirée de clôture avec Alexander Schwarz, samedi 25 octobre à la Oberrheinhalle d’Offenburg
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