Jeux de maux

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Musique Action, festival organisé par le CCAM de Vandœuvre-lès-Nancy, continue ses aventures soniques où les mots ont la parole, s’emparant à bras le corps des turbulences que traverse notre époque.

Musique électroacoustique, art sonore interactif, free-rock, impro. Explorations sonores sous forme de spectacles transgenres, de créations originales aventureuses, de rencontres transdisciplinaires ou de machines musicales. Musique Action est ponctué de rendez-vous, d’open workshops, de propositions plastiques et de micros-actions. Des sons, des gestes et beaucoup de mots, autant d’actes de résistance à l’obscurantisme ambiant. Dominique Répécaud est le directeur d’un festival se positionnant comme « une saine et nécessaire réaction à la pesanteur contemporaine ». Et d’appuyer : « Notre société dans ses différents étages connaît des difficultés actuellement : crises politique et économique, interrogations d’ordre identitaire… Dans ce contexte, la vie artistique, notamment dans ses dimensions les plus expérimentales, finit par être considérée comme accessoire par les politiques et une partie du public qui se réfugie dans des valeurs “sûres”. J’observe depuis une trentaine d’années que les artistes défendus par Musique Action maintiennent un très haut niveau d’investissement et de recherche qui se traduit par une grande qualité d’interprétation, dans un rapport privilégié avec le public. Ils proposent l’antidote à la déprime qui nous gagne ! » Mieux, le festival met le doigt où ça fait mal, considérant « l’art comme une articulation » (entre différentes composantes d’un groupe, de cultures…) permettant d’évoquer des sujets difficiles, via le filtre musical et les mots : le texte, le témoignage, les lettres, sont particulièrement présents dans cette édition.

Domina-sons

La Voix de son maître est un projet signé par la metteuse en scène Perrine Maurin et l’électroacousticienne Carole Rieussec, habituée de la manifestation. Dans une démarche proche de la sociologie, elles ont recueilli des paroles dans un micro-trottoir, à propos de la domination : argent, travail, sexe… Durant la diffusion, le public est invité à s’allonger sous un plafond de haut-parleurs formant un acousmonium crachant les témoignages portant sur la notion de pouvoir. Les auditeurs profitent de la « profondeur de champs sonores » et s’imprègnent des sons qui se meuvent, tels des vagues. « C’est un peu comme si nous écoutions simultanément une quinzaine d’émissions de radio, en ayant la capacité de fixer son attention sur telle ou telle information, », explique Dominique Répécaud au sujet d’une proposition de « poésie sonore à caractère documentaire ». Autre temps fort avec Les Enfants de la terreur de Judith Depaule qui revient sur les années 1970, une période artistique intense – avec des gens comme Zappa, Beefheart ou Soft Machine « qui ont permis d’asseoir de grands mouvements musicaux » – et troublante d’un point de vue politique. Le spectacle évoque le parcours d’utopistes / terroristes, des membres de l’Armée Rouge japonaise, des Brigades Rouges italiennes et de la Fraction Armée Rouge allemande. Une véritable explosion écarlate de textes (contestataires, de propagande…) et de musiques expérimentales. Révolutionnaire.

Songes post-exotiques

Nouvel objet hybride avec la Compagnie Roland furieux, emmenée par la comédienne et metteuse en scène Laëtitia Pitz et le compositeur et clarinettiste Xavier Charles, qui crée pour le festival la première partie de Mevlido appelle Mevlido : un spectacle entre théâtre musical et « pièce pour les oreilles » inspirée d’un roman d’Antoine Volodine. Le duo, habité par « l’écriture de l’image développant tout un imaginaire » de l’auteur nous emporte dans un univers lunaire : devant un écran panoramique, une superposition de tulles et de pendrillons qui s’ouvrent et se ferment forment un écrin où se succèdent des ambiances de brouillard, de fumée, de buée. Gouffre, crépuscule naissant, ciel s’embrasant créent les conditions propices à l’enclenchement d’une longue rêverie où se mêlent souffle des mots et chants, refrains, spirales et récurrences en écho dans un mélange de voix et sons préenregistrés et scandés en live, de musique électroacoustique et de bruitages envoûtants. Utilisant la répétition à la manière des chamanes, la poésie rythmique de Volodine est entièrement au service de la création d’images oniriques, de rêves éveillés au milieu de l’obscurité du réel. Nous cheminons sur les traces de Mevlido, policier chargé d’espionner des révolutionnaires alors même qu’il sympathise avec leur lutte, hanté qu’il est par la mort de sa femme, torturée vingt ans auparavant par des enfants soldats. « Sa recherche personnelle d’une mémoire archaïque, de moments heureux passés avec sa première femme, sont une quête poétique de l’autre passant par la construction d’une communauté qui résonne avec l’état actuel de notre monde et de ce à quoi nous faisons tous face… » assure Laëtitia Pitz. Il en va de Mevlido comme de Musique Action, même si le festival sait également aller dans l’« action pure » en proposant des moments libératoires, comme le concert du guitariste Marc Ribot, permettant de « relâcher certaines tensions ».

Par Emmanuel Dosda et Thomas Flagel

À Vandœuvre-lès-Nancy, au Centre Culturel André Malraux et dans d’autres lieux, ainsi qu’aux Trinitaires de Metz, au TGP de Frouard…, du 4 au 25 mai

03 83 56 15 00

www.musiqueaction.com

 

Mevlido appelle Mevlido de la Cie Roland furieux, au CCAM – Vandœuvre-lès-Nancy, du 21 au 23 mai

La Voix de son maître de Carole Rieussec et Perrine Maurin, au CCAM – Vandœuvre-lès-Nancy, du 11 au 20 mai

Les Enfants de la terreur de Judith Depaule, au CCAM – Vandœuvre-lès-Nancy, les 12 & 13 mai

Emmanuel Dosda
Emmanuel Dosda
journaliste
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