Chroniques chromatiques

Imprimer cet article

La vaste exposition que dédie la Fondation Beyeler au britannique Peter Doig dévoile un univers pictural monumental. Embarquons dans les canoës peints par l’artiste et naviguons à travers des paysages expressionnistes aussi fascinants qu’hostiles.

Un torrent coloré jaillit des immenses toiles signées Peter Doig. Né à Édimbourg en 1959, l’artiste – vivant entre Trinidad, Londres et New York – dispose la matière par couches, épaisses ou diluées, composant des peintures aux multiples strates qui trompent l’œil avec leur aspect mouvant, parfois fuyant. Il s’agit pourtant d’arrêts sur image, de fractions de réel. Ses tableaux, partant d’un film, d’une photo, d’une carte postale ou d’une coupure de presse, passées par le prisme de la palette de Doig, sont empreints d’une atmosphère pesante, menaçante comme la nature qui envahit la toile. Concrete Cabin II, 
huile grand format de 1992, représente la Cité Radieuse de Briey-en-Forêt, en Meurthe-et-Moselle. Cette unité d’habitation rehaussée de couleurs vives chères au Corbusier, bâtie à la fin des années 1950, a échappé de peu à la destruction quelque temps après son édification, au moment où la crise du secteur sidérurgique sinistra la région minière… La bâtisse, icône du modernisme, passe ici au second plan d’une forêt sombre qui semble reprendre ses droits. Peter Doig a par ailleurs représenté le célèbre architecte (Untitled (Jungle Painting), 2007), en le réduisant à une fantomatique silhouette en slip de bain, fendant une végétation exotique et luxuriante.

On pense à Rousseau ou à Gauguin que Doig vénère. Au cours de l’exposition, le visiteur songera également à Daumier, Matisse ou Courbet, autres modèles du peintre qui se réfère sans cesse à l’Histoire de l’Art. Citons sa série onirique de canoës, écho contemporain à la célèbre Île des Morts du symboliste Arnold Böcklin dont il proposa plusieurs versions à la fin du XIXe siècle. Ses allées et venues entre références historiques et faits récents (l’île peinte par Doig reprend les contours d’un pénitencier au large de Trinidad), participent à l’intemporalité des œuvres d’un plasticien refusant de documenter le temps présent. Il crée des « climats » irréels, entre figuration et abstraction grâce aux jeux de matière devenant fluide, aux reflets dans l’eau ou aux taches lumineuses sur les arbres… À la manière des peintres romantiques, il représente des figures humaines esseulées, mélancoliques, mises en danger par une nature dévorante, telle qu’on pourrait la voir en rêve ou sous l’effet de drogues, parfois flippante comme dans un film d’épouvante (Echo Lake est un clin d’œil à Vendredi 13). Au sous-sol de l’institution, Doig nous convie à une flânerie dans une forêt d’estampes, pendues dans la salle : on s’y perd, comme les personnages se fondant dans les jungles inquiétantes du peintre.

Légende :

Peter Doig

Concrete Cabin II, 1992
Huile sur toile, 200 x 275 cm
Courtesy Victoria and Warren Miro
© Peter Doig. All Rights Reserved / 2014, ProLitteris, Zürich Photo: Jochen Littkemann

À Rihen, à la Fondation Beyeler, jusqu’au 22 mars

+41 61 645 97 00

www.fondationbeyeler.ch

Emmanuel Dosda
Emmanuel Dosda
journaliste
Lire tous ses articlesLui écrire

Imprimer cet article