Cap au Sud

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Avec la cinquième édition des Vagamondes, festival des cultures du Sud, La Filature poursuit un temps fort dédié à cette mer du milieu des terres, scrutée et interrogée par des artistes et des chercheurs des trois continents.

« Parce que la Méditerranée est davantage une collection hétérogène de petits pays et de cas particuliers qu’un espace fermé sur lui-même, nous l’aborderons dans toute sa complexité en invitant des chercheurs en sciences humaines et des artistes issus d’Europe, d’Afrique et d’Asie », assure Monica Guillouet-Gélys, directrice de La Filature. À son mélange de théâtre, de danse, de musique et de cinéma, le festival les Vagamondes se voit ainsi complété cette année par un nombre impressionnant de conférence-rencontres avec des géographes, historiens, auteurs et enseignants dont l’excellent Olivier Neveux qui vient de sortir un passionnant essai autour du théâtre de Jean Genet (éditions Ides et Calendes, 10 €). Le dialogue Nord-Sud débute avec Le Quatrième mur, adaptation par Julien Bouffier du roman de Sorj Chalandon (10-11/01, La Filature). Un étudiant, décidé à monter Antigone de Jean Anouilh dans la capitale libanaise, rencontre une troupe d’acteurs tiraillée entre les conflits religieux et communautaires ravageant le pays des cèdres. Quand les problèmes surgissent, chacun va, à sa manière, faire sienne la figure rebelle et libre d’Antigone pour conter sa propre vérité, sa vision singulière du Liban. Entre approche documentaire et théâtrale, le metteur en scène questionne le rôle et les limites du théâtre face à la barbarie et la violence.

© Bruno Boudjelal / Agence VU

For ever Liban
Leyla Rabih poursuivra ce chemin dans un dialogue avec le dramaturge Jean-Maris Meshaka autour de Gueules d’Automne (11-14/01, La Filature), ses souvenirs du pays dont il a dû fuir la guerre civile. Une française d’origine syrienne ayant grandi en Algérie performant à l’invitation de la scène nationale mulhousienne dans un croisement des regards, des identités meurtrières dans un mélange de textes, de musique et mets remixés en direct. Liban encore et toujours avec Love and Revenge (21/01, Noumatrouff), concert visuel réunissant Rayess Bek, figure du mouvement hip-hop, et l’artiste visuelle Randa Mirza. Ensemble, ils retravaillent les chansons et les films de l’âge d’or de la production audiovisuelle arabe, de 1940 aux années 1990.

Un voyage dans ce monde, son libertinage, ses traditions et ses contradictions revisités par le biais de montages vidéos en temps réel sur de la musique electro. La dramaturgie construite par le duo nous entraîne à la recherche de l’assassin d’Asmahan, décédée six ans auparavant. Mehdi Haddab (vrai) joueur de oud électrifié et petit ami d’Asmahan, a été accusé du meurtre, sans qu’aucune preuve évidente n’ait été apportée. Suite au témoignage d’Abdel Wahab, manipulé par son frère Rayess Bek, alors procureur-adjoint de l’Electronic Machine City, Mehdi est condamné à dix jours de résidence de création à la Dynamo de Banlieues Bleues. Tous les personnages seront tour à tour soupçonnés du meurtre d’Asmahan, et tous verront leur vie changée par un personnage mystérieux, surnommé La Mirza qui les manipulera (en images) en temps réel. On apprendra alors que Julien Perraudeau est un agent secret au service d’Arcadi. Il a deux objectifs : d’une part prouver l’innocence de Mehdi grâce à une de ses inventions secrètes (le Multi-Clavier), d’autre part tenter de renouer sa relation sentimentale avec Sabah. Beaucoup d’humour, une touche de nostalgie et d’espoir redonnant vie aux monstres sacrés égyptiens Oum Kalthoum et Abdel Halim Hafez ou encore à leur compatriote, actrice et danseuse, Samaia Gamal.

Du Désir d’horizon

Rencontrer l’altérité
Du Proche-Orient il est encore question dans We Love Arabs du chorégraphe israélien Hillel Kogan (12-13/01, Espace Tival de Kingersheim). Choisissant pour partenaire de jeu un danseur arabe, il parvient à mettre en scène – et à déjouer ! – les préjugés se nichant ici dans les clichés chorégraphiques et stéréotypes ethniques. Avec beaucoup d’humour s’effondre la frontière invisible cloisonnant les deux danseurs dans leurs appartenances apparemment imperméables. De la danse contemporaine, encore, avec la dernière création de Salia Sanou, l’un des grands chorégraphes africains. Le Burkinabé, dont on avait pu découvrir Clameur des arènes la saison dernière, revient avec un spectacle gorgé d’espoir à l’horizon, lui qui pourtant a vécu au milieu de réfugiés au Burundi, entre misère, chaos et détresse. Du Désir d’horizon (17/01, La Filature) est une ode à ces femmes qui tiennent les familles, portent haut l’amour lorsque les hommes se font violents et sombres. Chaque geste a été puisé dans les corps et postures des réfugiés côtoyés, les regards qui se cherchent, les mains qui s’attrapent… L’exil déployé et décrit avec tant de délicatesse est tout autant géographique qu’intérieur, porté par les mots magnifiques de Nancy Huston dont une comédienne livre, sur scène, l’essai Limbes / Limbo : un hommage à Samuel Beckett.

Festival Les Vagamondes, à La Filature (Mulhouse), du 10 au 21 janvier – www.lafilature.org

Vernissage de l’exposition consacrée à Bruno Boudjelal et inauguration du festival, mardi 10 janvier à 19h à La Filature

Irina Schrag
Irina Schrag
Journaliste
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