Shakespeare et Heiner Müller au Théâtre du Peuple

Photo de Jean-Louis Fernandez

Après son annulation en 2020, la saison d’été du Théâtre du Peuple consacrée à Hamlet voit enfin le jour. Interview avec son directeur Simon Delétang, qui signe les spectacles de l’après-midi et du soir, faisant se succéder Shakespeare et Heiner Müller.

Vous rêvez depuis trois ans de cette programmation estivale autour de la figure d’Hamlet. Vous y distribuez pour la première fois la troupe amateur de Bussang dans deux spectacles…
Le pari est grand : nous avons cinq semaines de répétitions pour créer Hamlet et environ six jours pour Hamlet-Machine, d’autant que Loïc Corbery sera entretemps à Athènes avec une pièce d’Ivo van Hove. Mais il est rompu au rapport athlétique au jeu avec la Comédie Française. Le décor dort depuis deux ans dans nos entrepôts et les comédiens sont les mêmes, mis à part quelques amatrices pour des raisons de planning.

Avez-vous opté pour une toile peinte dans la tradition de Jean Jourdheuil, ami et traducteur d’Heiner Müller, qui fut l’un des premiers à monter Hamlet-Machine ?
J’ai toujours beaucoup aimé les représentations de peintures, très présentes dans mes créations. Ici j’ai demandé aux élèves de l’Ensatt* de revisiter une toile de Gerhard Richter, beaucoup plus grande que nature.

Vous avez découvert ce texte à 17 ans, au lycée, et avouez n’y avoir rien compris tout en ayant une « révélation poétique ». Sur quels chemins vous entraîne aujourd’hui l’énigme qu’il représente ?
Pour être honnête, si j’avais monté cette pièce il y a 10 ans, elle aurait été d’une aridité excluante. Mais mon arrivée au Théâtre du Peuple a joué dans mon souci de m’adresser au plus grand nombre. Pour autant, j’aime toujours cette écriture complexe, aux phrases sonnant comme des totems littéraires. Je ne pouvais imposer Hamlet-Machine aux spectateurs de Bussang sans leur faire traverser Hamlet d’abord. La quinzaine de comédiens amateurs et professionnels m’ont tous dit n’avoir rien compris à Heiner Müller. Je leur ai donné des clés et des sources, prenant garde aussi de ne pas nous couper de la sensation et de la tentation poétique qui en ressortent. Le contexte politique a beaucoup bougé, c’est pourquoi la pièce se déroulera comme une vraie-fausse répétition publique où je serai présent parfois sur scène, faisant croire à une mise en abime et rendant possible une interaction ludique avec la salle.

Pour Müller, Hamlet est l’Allemagne, prise entre deux mondes à la chute du Mur. Que représente-t-il pour vous ?
Avec la chute du Mur, le monde d’Heiner Müller s’est effondré, au point qu’il n’écrira plus une seule ligne après. Nous sommes aussi à une époque de bascule pour notre société, dans un état d’incertitude forte. Même l’évocation des chars russes à Budapest résonne de manière inattendue avec ceux envahissant l’Ukraine. Il disait que « les grands textes sont toujours en attente d’Histoire ».

Cet auteur qui ne quitta jamais la RDA, même après 1989, faisait d’Hamlet un chœur collectif prolétarien. Quel sens cela fait-il aujourd’hui alors même que la conscience – voire l’existence – de cette classe sociale est bien moins prégnante ?
J’ai cherché une analogie en effet, pour coller à notre époque. Tous les seconds rôles de la pièce de Shakespeare seront joués par des femmes, préparant ainsi l’avènement des temps nouveaux avec Hamlet-Machine, dans lequel les femmes refusent l’ordre établi et font émerger une nouvelle révolution. Les petits personnages d’Hamlet se vengent chez Müller. Certains verront des échos visuels avec les manifestations des Femen. Le prolétariat, dans cette œuvre collective, ce sont les amateurs dont certains ont de gros rôles, d’autres plus modestes. Mais traverser avec eux ce classique avant, permet de montrer comment on peut déconstruire, le soir, un spectacle au même endroit avec eux.

 


Vous parlez de la langue théâtrale d’Hamlet-Machine comme d’un « slogan permanent » avec ses nombreux emprunts aux poètes T.S. Eliot et Friedrich Hölderlin, à la journaliste et activiste de la Fraction armée rouge Ulrike Meinhof, à Andy Warhol…

Müller ne cesse de s’autociter et de multiplier les emprunts et clins d’œil. Il m’a fallu les décrypter pour les comédiens et j’ai ainsi pensé introduire le spectacle par une conférence durant laquelle je donnerai quelques clés de compréhension au public pendant que les techniciens changeront le décor, à la vue de tous. Mais pas question de faire trop d’exégèse, je tiens à garder le mordant des phrases. Chez Shakespeare, je supprime le monologue de Fortinbras qui clôt normalement la pièce et le remplace par un extrait d’Hamlet-Machine. Müller en faisait un représentant de la Deutsche Bank, amenant la nouvelle ère capitaliste. Chez moi, il sera un chœur de sept femmes livrant un texte de Susan Atkins. Ce sont elles qui vont faire exploser l’ordre bourgeois.

En 2009, vous signiez For ever Müller, libre portrait théâtral de l’artiste. Quelles traces ce cheminement dans sa vie a-t-il laissé sur cette nouvelle création ?
Cela m’a aidé à me délaisser de la vénération que j’aurais pu avoir. J’ai réglé mes comptes avec lui et les moments moins glorieux de sa vie. Ayant beaucoup travaillé sur son œuvre, je m’autorise à faire pareil, oser les collages et les emprunts. J’y ajoute un texte ouvrant sur la forêt, comme traditionnellement à Bussang. Herakles II ou l’hydre est le récit d’un des douze travaux d’Hercule face à l’Hydre de l’Herne. Les arbres sont le monstre dont il coupe les têtes. J’y réutilise même une tête de l’auteur, qui est comme une statue déboulonnée, que la nature réensevelirait.

« J’étais Hamlet. Je me tenais sur le rivage et parlais avec le ressac Blabla, dans le dos des ruines de l’Europe. » Comment attaquez-vous cette première phrase d’Hamlet-Machine, qui agit sur vous comme un mantra ?
Ce tube absolu, je le donne à entendre une vingtaine de fois. Chaque personnage se proclamera Hamlet jusqu’à l’arrivée du vrai. Cette phrase sera en effet comme un mantra. Mais je dois faire le deuil de certaines choses : il faut que ce texte m’échappe pour ne pas l’enfermer dans mon rêve, même si Müller dit lui-même qu’il n’existe que dans sa tête et qu’il est impossible à monter. Hamlet-Machine sera comme un petit opéra avec de grandes parties chorales, tranchant avec la vigueur de la langue.

En guest-star, Loïc Corbery intègre les deux pièces, mais il vient aussi avec sa propre proposition, (Hamlet, à part). Dingue !
Il ne jouera son solo que les dimanches, mais ça fera en effet trois versions différentes sur la grande scène du Théâtre du Peuple. Cet acteur magnifique a créé son solo en pensant qu’il ne jouerait jamais Hamlet. Sauf que je suis venu le voir après sa pièce pour lui proposer cette épopée estivale ! Sa venue est un événement à Bussang, qui accueillera pour la première fois un acteur du Français.


Au Théâtre du Peuple (Bussang), Hamlet du 30 juillet au 3 septembre (jeudi au dimanche à 15h) et Hamlet-Machine du 12 août au 3 septembre (jeudi au samedi à 20h)
theatredupeuple.com

> (Hamlet, à part) de Loïc Corbery du 21 août au 3 septembre (dimanche à 12h)

* L’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre à Lyon

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