Métamorphoses arci-modernes

Ed RUSCHA, Mood Doom, 2019 Acrylique sur toile, 71,1 × 91,4 cm Collection Ed Ruscha © Ed Ruscha

Avec Face à Arcimboldo, le Centre Pompidou-Metz rend hommage au célèbre peintre maniériste et dévoile l’impact de ses idées novatrices sur l’Art moderne et contemporain.


Surréaliste bien avant l’heure, Guiseppe Arcimboldo (1526-1593) a marqué l’histoire avec ses portraits imaginaires en forme de calembours visuels, à base de pommes de terre, églantines, courgettes, pivoines, choux-fleurs et autres navets. Parmi les plus célèbres se trouvent Le Bibliothécaire (autour de 1566), composé d’une pile de livres savamment agencés, et bien entendu la série des Quatre Saisons, dont le visiteur peut ici admirer Le Printemps (1573) – tout en fleurs écloses, feuilles et bourgeons – ainsi que L’Automne (1573), grappes de raisin sur la tête et bouche en bogue de châtaigne. « On a souvent une vision un peu naïve et amusée de ce maître du Maniérisme », souligne Anne Horvath, co-commissaire de l’exposition. « Pourtant, ses tableaux – rompant avec tous les acquis de la Renaissance – ont révolutionné la manière dont on représente le visage en art. » C’est à partir de 1562 en effet, à Prague où il vient d’être nommé portraitiste officiel de Ferdinand Ier de Habsbourg (à la tête du Saint-Empire romain), qu’Arcimboldo met au point cette technique de montage visuel par accumulation. À rebours de la perfection formelle atteinte par un Léonard de Vinci avec La Joconde, le Milanais va pousser à son paroxysme la fragmentation du corps, érigée en matrice de ses toiles. Ce faisant, il invente une peinture profondément conceptuelle, dans laquelle « tout signifie et cependant tout est surprenant », comme l’écrit Roland Barthes dans un essai de 1978.

Éclaboussures de sens
Loin de se réduire à de simples caricatures, les natures mortes de cet artiste de cour et grand savant renouvellent de fond en comble le traitement de l’allégorie, célébrant la stabilité du pouvoir des Habsbourg à travers le cycle des saisons et illustrant la diversité de la flore d’un empire s’étendant sur plusieurs continents. Chacune de ses créations peut ainsi être lue comme le miroir des trésors de connaissance amassés par les princes de cette famille de collectionneurs dans leurs exceptionnels cabinets de curiosité. « Son œuvre est profondément littéraire, truffée de métaphores, palindromes et métonymies », analyse Anne Horvath. « C’est un art d’écrivain, de poète même, où tout signifie deux fois, où l’on trouve des éclaboussures de sens à l’infini ». Les Surréalistes ne s’y tromperont pas, qui revendiqueront haut et fort leur filiation avec Arcimboldo, tous fascinés par ses jeux de symboles et ses doubles images ! Répartis dans le labyrinthe de cloisons en béton cellulaire construit pour l’occasion dans la nef du Centre Pompidou-Metz, le visiteur peut ainsi admirer les exercices d’apparition / disparition de Dalí, les collages d’Hannah Höch (en particulier Fille allemande, 1930), l’allégorique et grotesque toupie à l’effigie du Père Ubu de Max Ernst (Ubu Imperator, 1923), la femme recouverte de cosses de petits pois peinte par Toyen (Le Devenir de la liberté, 1946), un Magritte, un De Chirico, etc.


Kaléidoscope d’images
Mais l’influence du maître lombard ne s’arrête pas là. « Nombreux seront les artistes à reprendre, tout au long du XXe siècle, le mode de composition par fragmentation », poursuit la co-commissaire d’exposition. « C’est le cas de Picasso, par exemple, transformant et assemblant une jarre brisée avec deux voitures de son fils Claude pour sculpter La Guenon et son petit (1951) ». Quant à ce geste – ô combien subversif au XVIe siècle ! – qui consiste à disloquer le corps jusqu’à le rendre méconnaissable, on le retrouve aussi bien dans la Poupée (1935) désarticulée d’Hans Bellmer que dans la radicale destruction du visage opérée par la britannique Penny Slinger avec I Hear What You Say (1973). En faisant glisser l’attention sur la manière de représenter le sujet, en fusionnant l’homme et la nature pour métamorphoser l’un et l’autre, en invitant le regardeur à changer de point de vue pour comprendre l’œuvre dans sa globalité, Arcimboldo a sans doute écrit le premier chapitre de l’avant-garde anticlassique. Non seulement il a ouvert la voie à la modernité, mais ses questionnements continuent à irriguer la scène contemporaine. En témoignent Ed Ruscha avec sa peinture Mood Doom (2019) laissant apparaître un insecte géant dans une montagne, ou bien encore Pierre Huygue et les sidérantes hybridations de sa vidéo Human Mask (2014). Au total, la monumentale exposition réunit quelque 250 créations d’une centaine d’artistes.

Ni linéaire, ni chronologique, son parcours se veut plutôt une constellation d’images, un ensemble de fragments qui, tous ensemble, finissent par dessiner le portrait kaléidoscopique du maître italien, ou de son “esprit” à tout le moins. On ne pouvait rêver plus arcimboldien !


Au Centre Pompidou-Metz, jusqu’au 22 novembre
centrepompidou-metz.fr

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