Jeux de ballon

Photo de Stéphane Louis pour Poly

De vertes prairies en masures abandonnées, d’échappées belles sur la plaine d’Alsace en douces descentes, cette randonnée torride autour du Petit Ballon a la semblance d’une parenthèse estivale enchantée.

Désert, en cette journée caniculaire, le Col de Boenlesgrab offre un aspect fantomatique, lande incertaine d’où émergent de grands arbres noyés dans d’aveuglantes taches de soleil mitées de rares points d’ombre. Au loin, une auberge que nous négligeons, partant dans la plus proche montée. Échappatoire efficace, car le sous-bois confère une fraîcheur bienvenue et presque inespérée à cette journée annoncée suffocante. Quelques mortifères digitales apportent une touche violacée dans un océan vert élégamment crénelé de fougères. Finalement, la progression est plus paisible que subodorée, rythmée par les meuglement de ruminants qui le sont tout autant. C’est à peine si nous remarquons que le sentier s’élève.

Remonter le temps
Nous longeons des bâtiments assoupis, vestiges d’activités pastorales ou agricoles de moyenne montagne condamnées par la modernité, même si certains résistants semblent survivre, envers et contre tout & tous. La plupart des édifices ont été reconvertis en résidences secondaires ou laissés à l’abandon.

Photo de Stéphane Louis pour Poly

Devant une masure de bois dont les planches brinquebalent au vent pas si mauvais qui s’est levé depuis quelques instants, nous voilà saisis par l’émotion que suscite la lente agonie d’une bâtisse qui eut son heure de gloire dans un passé indéterminé. La porte est entrebâillée. À l’intérieur le temps semble s’être arrêté au début des années 1980, si l’on se fie à un calendrier punaisé au mur. Le cadre de vie d’un forestier est figé dans son éternité : quelques couverts de fer blanc, un bol ébréché des assiettes itou, une brassée d’outils rouillés, un sabot solitaire, des pièces de mobilier rudimentaire et, encore accrochée à un clou faisant office de patère, une veste de toile grossière. En quelques mètres, passant de la lumière crue du dehors à la douce obscurité du dedans, enivrés par l’odeur caractéristique de l’abandon – pas celle du renfermé, mais quelque chose de bien plus suave et d’extraordinairement troublant – nous faisons un saut temporel.

Photo de Stéphane Louis pour Poly

La sortie nous ramène à la réalité, puisqu’il nous fait progresser dans un invraisemblable fouillis d’herbes hautes et d’orties aux poils puissamment urticants qui ne laissent pas les chairs indemnes. Bah, ma grand-mère ne disait-elle pas que cela fouettait les sangs et réduisait le risque de rhumatisme ? C’est en se grattant copieusement que nos pas nous mènent à la ferme auberge du Wassmatt. Alors que le chemin s’élève encore et encore (c’est que le début, d’accord, d’accord), les échappées belles sur la vallée se font plus fréquentes avec une magnifique vue sur Wasserbourg, village cher au cœur de Marcel Schneider (1913-2009) qui écrivit, pour le décrire, dans L’Apparition de la rose (Balland, 1980) : « Au hasard d’un voyage en Alsace, pays où je n’étais jamais allé et qui m’apparaissait aussi légendaire que la Courlande ou la Dalécarlie, je décou- vris au fond de la vallée de Munster, au pied même du Petit Ballon, le village dont je portais en moi l’image pour l’avoir vue en rêve. (…) Je me dis que j’étais arrivé, que j’étais enfin chez moi. »

Photo de Stéphane Louis pour Poly

Explorer le présent
La conversation embraye sur cet auteur oublié à la réputation, pour qui le connaît encore, sulfureuse. La faute à un penchant droitier en général, pour l’Action française, en particulier. Reste qu’il est urgent de redécouvrir un des pères du fantastique français, musicographe accompli (dont les ouvrages sur Wagner ou Sauguet sont passionnants) qui écrivit, parlant de lui-même : « Il a assisté au naufrage d’une civilisation élégante et cultivée qu’il aimait, telle qu’elle existait en Europe. Quand on se retrouve sur un navire en perdition, il était de ceux qui préfèrent mourir dans le salon plutôt que dans la soute. » Si avec ça vous n’avez pas envie de vous plonger toutes affaires cessantes dans Le Lieutenant perdu, c’est à n’y rien comprendre. Embarqués par ces propos de cocottes littéraires, nous nous apercevons à peine que le sommet du Petit Ballon (1 272 mètres, ainsi nommé non en raison de sa forme, mais vraisemblablement parce qu’on y vénérait le dieux celte Bel) pointe le bout de son nez, plus préservé que son Grand frère puisqu’il n’est pas desservi par une route qui s’arrête au col, cent mètres plus bas, dans la descente duquel Alberto Contador chuta, puis abandonna au cours du Tour 2014. Veillant sur les vallées environnantes, une vierge polychrome nous invite à nous poser quelques minutes pour observer, cois, le spectacle de la nature.

Photo de Stéphane Louis pour Poly

Le silence est immense, sporadiquement troublé par les sifflements stridents d’un planeur radiocommandé passant au-dessus de nous à toute berzingue piloté par un Suisse alémanique possédant une grande dextérité (et un accent à couper au couteau). « C’est chiant, mais c’est mieux qu’un drone », assène l’un des marcheurs. Imparable. C’est pénétré de ces réflexions de philosophie de plateforme de bus sur le progrès que nous redescendons par des chemins tantôt herbeux, tantôt caillouteux, une pente qui passe devant l’Auberge de jeunesse Dynamo, chalet de bois d’inspiration helvète au nom délicieusement soviétique, bâti au début du XXe siècle pour abriter un élevage de visons puis reconverti en 1937, ce qui en fait une structure pionnière en France. La déclivité est si douce et la fin d’après-midi à l’avenant que c’est à peine si nous nous apercevons que nous sommes de retour à notre point de départ.

 

Photo de Michel Kurst

Méditation, etc.
Le cadre somptueux des Dominicains de Guebwiller propose jusqu’au 15/09 Un Couvent Zen : les visiteurs peuvent faire une expérience originale et déconnectée. Au programme : siestes musicales, jardin zen de plantes aromatiques, ateliers yoga et installations numériques psychédéliques avec notamment un film dans une sphère au milieu du cloître. Jolie manière d’investir le lieu !
les-dominicains.com


Une balade, deux bouteilles

Photo de Stephane Louis pour Poly

Into the wild
Nous voilà dans le Bas-Rhin, à Wolxheim, village situé à quelques encablures de Molsheim où Bruno (qui a repris le domaine de son oncle en 2001) et Théo Schloegel, père et fils, mènent une politique séduisante, intervenant au minimum dans les vignes. Déguster les vins libres, sauvages et bio du Domaine Lissner revient à prendre une vivifiante claque. Illustration avec le riesling Rothstein 2017 à la finesse extrême, qui naît d’une austérité presque janséniste, tendu et heureux, ouvrant l’appétit avec bonheur. Suite des hostilités avec un pinot noir 2017, rouge de surmaturité plein de tension où la fraîcheur des tanins confère un côté réconfortant… Charnu, épicé et gourmand, il donne envie de repartir !

lissner.fr

L’abus dalcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération

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