Haranguer la foule

©Agathe Poupeney

Directeur du Centre chorégraphique national de Caen, Alban Richard présente deux pièces dans le Grand Est : la bulle poétique Nombrer les étoiles et une exploration de ce qui meut les foules dans Fix Me.

À la base de Fix Me se trouve un travail autour de sermons de pasteurs américains, symbole du pouvoir d’un individu sur une communauté…

C’est la continuité de mes questionnements sur la manière dont le corps peut traduire rythmiquement la prosodie. Dans Nombrer les étoiles, je partais des troubadours des XIIe et XIIIe siècles pour trouver comment faire passer la durée des mots, des vers et des poèmes par le mouvement. Comme j’ai toujours travaillé avec du live, des musiciens sur le plateau ou des ensembles, je me suis dit qu’après cette bulle poétique, zen et épurée, j’aimerai travailler la surprésence et l’obsession de la répétition. Je suis tombé sur des icônes du hip-hop féministe (Lady Leshurr, Nadia Rose, Princess Nokia…) et sur d’incroyables prêches de pasteurs évangélistes. L’ensemble se liait dans cette obsession pour la persuasion et la présence.

Ces sermons sont très politiques dans l’énergie mise pour manipuler les foules, les guider. C’est plus fort que n’importe quel meeting politique, voire même James Brown sur scène !

En effet, ils haranguent, invectivent pour mettre en mouvement, pour créer un soulèvement. Tout cela est hyper ritualisé, de l’attente au changement d’état de conscience proche de la transe. Cela se rapproche du monde de la techno, des raves et des clubs dans leur recherche de libération du corps via la pulsation. Associer un musicien comme Arnaud Rebotini à mes danseurs était un défi : comment faire en sorte que l’efficacité et le pouvoir de sa musique n’écrase pas les corps ?

Comment casser la relation d’autorité de la musique et déconstruire le rapport au corps ? Quelles ont été vos pistes de travail pour prendre le pouvoir par la chorégraphie ?

Nous avons travaillé en contrepoint, mais ralentir les mouvement était trop simple. Nous avons alors adopté une stratégie consistant à traduire corporellement les différentes sources textuelles qui nous habitaient (prêches, morceaux de hip-hop…), même si elles ne se retrouvent pas forcément beaucoup dans le spectacle final : un éventail de transpositions a vu le jour, allant du dénué d’affect à la caricature, en passant par un simple travail isolant le rythme, l’énergie, le sens… J’ai ensuite pu composer une partition à partir de ces éléments à agencer.

Très charismatique, Arnaud Rebotini joue en live avec des machines d’époque. Quel est son rapport aux quatre danseurs ?

Il est l’un des cinq prêcheurs car c’est en lui même un véritable personnage sur un plateau ! Chacun a créé son rôle sur scène, construisant sa personnalité et son costume. Nous avons travaillé sur l’efficacité du temps présent : durant 45 minutes, ils ne lâchent pas le public, dont ils veulent tous capter l’attention de manière continue. Les contraintes que j’ai apportées ont permis de sculpter leurs déplacements, très “timés” et composés.

Le titre de la pièce, Fix Me, renvoie à la fois à un appel évangéliste à l’aide de Jésus, qu’à un shoot de drogue ou un besoin d’être regardé. Ces trois acceptions restent ouvertes ?

Oui, tout se mélange comme autant de pistes de lecture possibles pour le spectateur. Notre objectif reste de trouver comment rendre son corps visible dans l’insistance à la persuasion. Les interprètes ont ainsi diverses stratégies de colonisation des propositions concurrentielles des autres, comme de ralentir le rythme proposé, car ainsi on attire l’attention. Au final les prêches sont très peu présents. Le spectacle débute comme une installation sonore et lumineuse : les voix des sermons s’y mêlent comme une présence fantomatique. Mais tout cela n’est qu’un échafaudage pour bâtir la relation d’une harangue exhortant d’autres à se mouvoir comme nous le voulons !

Comment avez-vous travaillé l’entrelacement musique / partition chorégraphique, fortement interdépendantes ?

J’ai rencontré Arnaud il y a trois ans pour ce projet. C’est long ! Ma proposition était de créer de la techno sur le modèle d’une symphonie classique en quatre mouvements et donc, cinq vitesses de pulsations différentes. Il me proposait des choses et nous nous nous accordions sur des textures au fur et à mesure. Le travail était simultané avec le plateau. Certains mouvements se sont radicalisés. Il a même fait un pas de côté, à ma demande, en jouant un morceau pianissimo, pas du tout dans son style, qu’il regarde comme de l’extérieur.

En quoi son retour à l’utilisation d’instruments analogiques des années 1970 et 1980 a-t-il été déterminant ?

Je n’aurais pas voulu d’un musicien jouant derrière un laptop ! J’aime sa présence physique et la physicalité qu’il met en créant sa musique, allant de la console aux instruments. Le geste du musicien est donné à voir comme ce qu’il est : une chorégraphie en soi. Et puis la qualité de son est sans égale. C’est pourquoi, depuis 10 ans, il ne joue que du synthé dans ses concerts.

Les danseurs empilent des blocs de carton, font et défont l’espace…

Je souhaitais une scénographie en constante transformation avec un matériau brut. Ces plaques de carton sont les seuls endroits où la prise de parole des individus peut avoir lieu. Ils montent et démontent leur plateforme pour la prendre. Cela fait écho à la crise de 1929 aux États-Unis où les prêcheurs montaient sur des soap-boxes (caisses à savon) pour se faire entendre. Si l’espace est modulaire, c’est aussi en référence aux Zones autonomes temporaires, comme les raves qui sont des communautés provisoires créant des règles sur trois jours. Après, tout disparaît, même si cet endroit de société a existé.


Nombrer les étoiles, au Centre Pompidou-Metz, jeudi 10 janvier

centrepompidou-metz.fr

Fix Me, au Manège (Reims), vendredi 11 et samedi 12 janvier (en partenariat avec La Cartonnerie)

manege-reims.eu

Rencontre avec l’équipe artistique, vendredi 11 janvier à l’issue de la représentation

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