Devenir soi-même

Photo de Pierre Grosbois

Molière 2017 du spectacle jeune public, Dormir cent ans est sans conteste l’une des pièces à ne pas manquer en ce début de saison.

Créé au Théâtre Dijon Bourgogne en 2015, auréolé des prix du public et des professionnels au festival Momix 2016, ce premier spectacle à destination du jeune public écrit et mis en scène par Pauline Bureau a tout raflé sur son passage. Jusqu’au graal de la profession, le Molière. En une petite heure de spectacle, la fondatrice de la compagnie La Part des anges nous immerge dans les solitudes de deux jeunes ados : Théo, qui a un ami imaginaire en forme de grenouille en queue de pie, débarque dans un nouveau collège et prend place aux côtés d’Aurore. Cette dernière est une compteuse compulsive. Tout y passe : le nombre de pas pour rentrer chez elle et ceux qu’elle fait pendant les courses au supermarché, les touches de son morceau de piano, le nombre de mots de ses interlocuteurs comme le détail des vingt-deux photographies prises de son corps aujourd’hui. Douze fois habillée, cinq en chemise de nuit, quatre en culotte et une fois nue. Ils sont à cet âge où l’enfance leur glisse entre les doigts, où le trouble impose ses incertitudes, où l’on « sent qu’une femme s’installe doucement dans son corps », écrit Aurore dans son journal intime.

Photo de Pierre Grosbois

Même les parents semblent démunis, entre une mère paniquée à l’idée que son bébé grandisse et veuille un soutien-gorge et un père rentrant tardivement, sans trop savoir quoi partager avec un rejeton qui aimerait tant ne pas être grand et seul à la sortie de l’école. L’égoïsme des adultes, privilégiant une compétition de cha-cha le jour de l’anniversaire de leur progéniture, se double d’une solitude extrême que Pauline Bureau saisit parfaitement. En bonne croqueuse d’ados, elle évoque le mutisme résultant de l’ambivalence des sentiments : les parents « saoulent quand ils sont là et manquent quand ils s’absentent ». Ce conte initiatique contemporain reprend – à l’instar des fables traditionnelles – l’onirisme de compagnons et de lieux imaginaires issus de mondes fantasmagoriques évoquant, mieux que nul autre, le nôtre. Pauline Bureau recourt à la vidéo pour transformer l’espace en forêt. Aurore confiera à un tigre ses rêves de dépassement, de sueur et de course en lieu et place de la conformité en son rôle de petite fille auquel elle s’adonne avec soin. Théo s’inspire de son crapaud de copain qui ne croit plus en les balivernes de baisers de jolie fille qui le transformerait en prince charmant qu’on lui contait quand il n’était qu’un têtard. Il part à la recherche de l’endroit qui pleure en lui. Chacun, à sa manière, chemine à sa propre découverte. Celle des sentiments qui nous meuvent et de la sensibilité qui nous définit.


À La Comédie de l’Est (Colmar), mercredi 28 novembre (dès 
8 ans, traduite en langue des signes – LSF)
comedie-est.com

À La Colline (Paris), du 11 au 23 décembre

colline.fr

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