Kenza Berrada explore le poids des secrets de famille, le vent de la révolte et les règles de bienséance dans Paradis plage, sa nouvelle création.
Quelles sont les origines de Paradis plage ?
J’ai grandi au Maroc jusqu’à mes 17 ans. Je continue d’y aller régulièrement, car toute ma famille est là-bas. C’est en fait un salon marocain qui m’a inspirée. Paradis plage s’interroge sur la façon dont on fait famille, dont on continue à faire famille malgré un drame. Au départ, il y a l’histoire de cette fille, qui ne vit plus au Maroc mais à l’étranger, et revient souvent dans son pays – cette fois, pour se marier. Elle est tout le temps confrontée aux faux-semblants, à la puissance des convenances de ce foyer bourgeois intellectuel, tiraillé entre les traditions et la modernité, et à sa mère, déchirée entre l’inceste du frère aîné sur la petite sœur et son amour pour lui.
Pourquoi avoir pensé au Kabareh Cheikhats pour interpréter vos protagonistes ?
Je les connais depuis très longtemps et suis très admirative de leur parcours – ce sont des bêtes de scène, d’excel- lents chanteurs et musiciens. Ce sont des hommes qui se travestissent en femmes et chantent l’aïta, le « cri » [genre populaire marocain, NDLR], et rendent hommage aux Cheikhates, chanteuses extravagantes dont les paroles, cathartiques, retransmettent sous forme de poèmes les doléances des gens, la souffrance, la douleur, les traumas. Je ne voulais pas que ce soit littéral : les personnages sont bien là, la mère, les enfants, la nourrice de 85 ans, mais il fallait trouver une forme particulière, placer de la distance par rapport à ce récit. À travers des scènes de la vie quotidienne et le point central du mariage, le but est de voir ce que tout cela provoque comme discussions et nœuds entre les individus.
À quoi ressemblent les décors ? Il était question d’une fontaine…
Elle n’est plus là ! Pour le coup, sa représentation est plus intérieure, les choses ne coulent et ne suintent plus par elle mais via les corps, les discussions. J’ai demandé à Florian Sanson de ne pas réaliser quelque chose d’ultra réaliste. On part de cette arène, le salon, riad traditionnel autour duquel gravitent les chambres, des espaces où l’on voit à la fois tout, et rien. Nous travaillons sur les transparences, le dehors et le dedans, grâce à un système de voilages qui se métamorphosent au fil de la pièce. Le défi est de trouver un équilibre esthétique avec les costumes de Judith de Luze, inspirés des caftans et de leurs motifs très chargés, mais aussi avec les lumières de Pierre Daubigny, tout en clair-obscur.
Côté musique, on retrouve l’aïta des Cheikhates, mais aussi les compositions expérimentales de Kinda Hassan…
C’est une artiste libanaise qui invente ses propres instruments [électoacoustiques, NDLR]. En plus, elle réutilise l’enregistrement de voix de cabaret, comme pour créer un chœur. La violence de son pays en guerre se ressent dans sa musique, ce qui colle avec cette famille dont il est impossible de se séparer. Malgré les horreurs, on éprouve toujours une sorte d’amour et de douceur envers eux.
Au Théâtre national de Strasbourg du 22 septembre au 2 octobre
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