Du Rossini et rien que du Rossini

Maometto II © Patrick Pfeiffer

C’est toujours avec un immense plaisir qu’on se rend à Bad Wildbad, charmante station thermale sise en pleine Forêt Noire. En plus de ses randonnées et de ses thermes remarquables (un superbe complexe orientalisant du xixe siècle complété par un espace sauna/hammam tout ce qu’il y a de plus moderne), la petite ville propose un festival consacré à Gioacchino Rossini depuis près de trente ans. Depuis 1989, fort du souvenir du passage de Rossini dans la ville thermale pour prendre les eaux en 1856, on a eu la judicieuse idée de créer une manifestation que le sympathique et efficace Jochen Schönleber anime depuis 1991, à la fois metteur en scène et intendant. Et chaque année, de nouvelles productions ambitieuses s’enchaînent, autour d’une œuvre célèbre et d’autres plus rares, voire totalement oubliées, le tout en parallèle avec des œuvres de contemporains. C’est ainsi, par exemple, qu’on a pu avoir en même que Guillaume Tell en 2013 le Chalet d’Adam, œuvre quasiment invisible ailleurs avec pour cadre de chaque œuvre la Suisse. Ces productions réalisées avec de très petits budgets sont présentées soit en versions de concert, soit avec des mises en scène aux décors minimalistes et aux accessoires limités mais avec beaucoup d’imagination. Les organisateurs ont depuis longtemps compris l’intérêt d’enregistrer toutes ces productions et le catalogue s’enrichit d’année en année de CD des concertantes ou de DVD sous le label Naxos proposés à des tarifs plus que raisonnables et disponibles pour certains sur le site touristique de la ville :

Pour les habitués du festival (et l’on rencontre beaucoup d’assidus venus souvent de loin au cours des éditions successives), l’un des grands plaisirs est de retrouver certains chanteurs jeunes et talentueux, les mêmes musiciens et choristes, les chefs invités fidèles au poste et aussi la même équipe avec les techniciens que l’on voit à quasiment chaque heure du jour en train d’installer des tables, servir le sekt puis débarrasser les verres avant d’ouvrir la porte au chef quelques minutes plus tard et disparaître en régie avant de refaire une apparition en fin de spectacle pour décocher un dernier sourire aux spectateurs avant de commencer à ranger. Une affaire de famille, en somme, où l’on se sent comme chez soi, puisque tout est à taille humaine : la Trinkhalle (buvette de station thermale adaptée en lieu de spectacles principal du festival avec quatre cents sièges) où se donnent les spectacles du soir est à quelques mètres à peine du Kurtheater (joli petit théâtre à l’italienne de deux cents places restauré en 2014 le tout dans un ravissant parc.

En 2016, une nouveauté s’inscrivait au programme du festival : un concert donné Ganz oben ! (Tout en haut), dans la Tour du Baumwipfelpfad. Ce sentier des cimes consiste en une passerelle en bois suspendue dans les arbres où l’on chemine en pente douce avant d’arriver à une spirale qui s’achène en belvédère de 40 mètres de haut d’où on a une vue superbe sur la Forêt Noire et jusqu’aux Alpes suisses. Le concert programmé cette année le 7 juillet a malheureusement dû être reporté à l’intérieur à cause de mauvaises conditions météorologiques. Grand beau, en revanche, en fin de festival, avec quelques orages de soirée idéalement rafraîchissants pour rendre le festival encore plus agréable. Petite chronique de 4 jours avec cette année au programme 4 opéras de Rossini (une première) avec surtitres en allemand et en italien et une master class, du jeudi 20 au dimanche 23 juillet 2017.

Maometto II © Patrick Pfeiffer

Maometto II

On commence la première soirée à la Trinkhalle avec l’opéra-phare de cette année : un Maometto II, donné dans la version de Naples composée en 1820, avec une fin tragique et un sublime trio In questi estremi istanti qui ne figure plus dans la version de Venise, remaniée deux ans plus tard (l’opéra est aussi devenu par la suite Le Siège de Corinthe en 1826 à Paris). Cette œuvre, l’une des plus ambitieuses de Rossini, est une merveille belcantiste où l’on peut se délecter d’airs de bravoure cependant teintés d’une profonde émotion grâce à la caractérisation des personnages, non pas machines à chanter mais êtres de chair. C’est ainsi que l’on se prend de passion pour Anna Erisso, la fille du gouverneur de Corinthe qui préfère se sacrifier pour sauver son peuple, une colonie vénitienne, plutôt que de céder à son amour pour le conquérant Mehmet II (celui-là même qui a fait tomber Constantinople en 1453) qu’elle a autrefois aimé alors qu’il se cachait sous une identité d’emprunt. Pourtant, alors que Mehmet II propose à la jeune fille de l’épouser et d’épargner son peuple en révolte, Anna préfère trahir son amant et sauver ainsi son père et Calbo, un général vénitien.

La jeune Elisa Balbo est formidable en Anna, idéalement mince et avant tout comédienne, mais déjà très assurée dans son chant. Elle est merveilleusement secondée par l’exceptionnelle Victoria Yarovaya, superbe mezzo qui irradie dans le rôle de Calbo et déjà repérée auparavant, comme l’an passé, par exemple, dans Demetrio e Polibio. Mirco Palazzi réussit à restituer toute l’ampleur du rôle de Maometto, tant dans le prestige du conquérant que dans ses fêlures et sa faiblesse amoureuse pour Anna. La basse déploie des trésors de délicatesse couplée à une autorité virtuoses. Ce trio est soutenu par une distribution très homogène, des chœurs qui connaissent leur Rossini sur le bout des doigts (il faut vraiment saluer le travail remarquable, depuis des années, de la chef de chant Ania Michalak) et un orchestre au taquet, jour après jour, pendant toute la quinzaine, mais ce soir particulièrement en forme, avec de belles masses sonores et une vélocité éprouvée, sous la houlette du directeur musical du festival, Antonino Fogliani, impérial. La mise en scène de Jochen Schönleber, simple et efficace, tire le meilleur d’un décor fauché mais suffisant, fidèle à l’esprit de l’ouvrage, quand les costumes de Claudia Möbius montrent qu’il est tout à fait possible de faire du neuf avec du vieux avec doigté. Année après année, on admire cette capacité à recycler les productions antérieures habilement. Une bien belle entrée en matière et une décharge émotionnelle particulièrement intense…

Eduardo e Cristina

Le lendemain est proposé dans l’après-midi du vendredi 21 une reprise des Cinesi de Manuel Garcia, le père de la Malibran et de Pauline Viardot, spectacle déjà présenté en 2015 (voir la chronique de l’époque et sur lequel nous faisons l’impasse, d’autant plus que le Kurtheater est plein comme un œuf…

En soirée, on se délecte à la Trinkhalle du rare Eduardo e Cristina, une œuvre donnée en 1819 par Rossini avec beaucoup de succès. Bien que l’opéra soit un collage de morceaux tirés d’autres œuvres (dont Mosè in Egitto), la musique et les airs présentent une grande cohérence et l’on ne peut que regretter de ne pas l’entendre plus souvent. Peut-être est-ce la minceur de l’intrigue qui achoppe, quoique cela ne nuise en rien à la beauté de l’ensemble, bien au contraire. Le roi de Suède cherche à marier sa fille Cristina à un prince écossais mais ignore que la jeune femme a déjà épousé en secret un chevalier, Eduardo, et qu’il est grand-père… Eduardo est d’abord condamné à mort lorsqu’il avoue sa condition mais l’opéra connaît une fin heureuse. Si le soprano Silvia Dalla Benetta et la mezzo Laura Polverelli sont impeccables dans leur interprétation du couple Cristina/Eduardo, on regrette tout de même le manque d’ornementation de la plupart des chanteurs, dans une approche moins belcantiste que prévue. Kenneth Tarver aurait également pu afficher davantage d’autorité en Carlo, roi de Suède. Mais sous la battue énergique du chef invité Gianluigi Gelmetti, habitué de Pesaro, les musiciens de l’ensemble Virtuosi Brunensis sont poussés dans leurs retranchements, pour un volume sonore impressionnant. Une expérience intéressante, donc, mais un plaisir mitigé pour cette deuxième soirée, en attendant la suite avec impatience…

L’Occasionne fa il ladro © Patrick Pfeiffer

L’occasione fa il ladro

En fin de matinée, ce samedi 22, on assiste avec un plaisir gourmand à la représentation de L’Occasione fa il ladro au Kurtheater, plein comme un œuf. Jochen Schönleber a choisi cette comédie de Rossini essentiellement pour permettre à celui qui est l’un des piliers du festival, Lorenzo Regazzo, de faire son show. La basse bouffe vénitienne Lorenzo Regazzo anime la master class dont on verra les résultats dans le concert Rossini & Co. le lendemain. Il est aussi chanteur à l’occasion et surtout comédien. On se souviendra longtemps de son incarnation du filou Don Parmenione, un homme d’âge mur qui profite d’un échange de valises pour endosser l’identité d’un jeune premier et essayer de lui voler sa jeune et jolie fiancée avant d’être démasqué au final. Si la technique du chant est éprouvée, le jeu du comédien est époustouflant. Il faut le voir en faire des tonnes, avec une parfaite connaissance du jeu outré de la commedia dell’arte mais également un sens inouï de la comédie moderne. La mélange des deux est tout simplement génial. Chaque phrase est accompagnée d’un geste ou d’une mimique appropriée d’une inventivité et d’une évidence fascinantes. Si l’on se réjouit chaque année des prestations du comédien, on atteint cette année des sommets, surtout quand la diction à la mitraillette contraste avec la gestuelle à contretemps, dans une performance d’anthologie. Heureusement, des caméras sont là pour filmer le tout et l’on se délecte d’avance de la future sortie du DVD. À ses côtés, les autres chanteurs sont obligés de se démener et de déployer eux aussi des trésors de fantaisie comique. Si Patrick Kabongo Mubenga, par ailleurs excellent chanteur, paraît bien plus raide en Don Eusebio, le remarquable Roberto Maietta se défend très bien, à tous les niveaux. Le reste de la distribution contribue à faire du spectacle un moment délicieux et léger.

Aureliano in Palmira

Le même soir, on continue, cette fois à la Trinkhalle, avec le très rare Aureliano in Palmira, créé à la Scala de Milan en 1813. Les quelque 3h30 de musique données en version de concert sont pures délices. Là encore, on se demande pourquoi un opéra d’une telle beauté soit si peu accessible. La difficulté de l’œuvre et le caractère périlleux des airs n’explique pas tout. On profite jusqu’à la dernière note de cette opportunité qui ne se reproduira probablement pas si souvent…

L’intrigue évoque en contrepoint un drame assez semblable à celui de Maometto II. Cette fois, c’est l’empereur romain Aurélien qui tombe amoureux de sa rivale, la reine de Palmyre Zénobie. Cette dernière, cependant, ne lui rend pas son amour car elle n’a d’yeux que pour son amant, le prince perse Arsace. Magnanime, Aurélien finira par libérer les deux captifs et les laisser convoler et régner sur Palmyre, alliée à Rome. Le rôle d’Arsace était à l’origine chanté par un castrat et la mezzo Marina Viotti incarne avec douceur et sensibilité le personnage. Sa performance est éblouissante et ce soir, la qualité des chanteurs tout à fait remarquable. Juan Francisco Gatell met sa technique éprouvée au service d’Aureliano, avec un volume sonore qui visse l’auditeur à son siège, quand Silvia Dalla Benetta retrouve les fioritures et la belle ornementation qu’elle semblait avoir oubliées la veille en Cristina. On ne peut que s’incliner devant la constance et l’endurance de la diva… Les autres interprètes se montrent tout à fait à la hauteur et l’orchestre, boosté par José Miguel Pérez-Sierra, donne tout ce qu’il peut. On en sort nerveusement et émotionnellement épuisé, mais comblé…

Rossini & Co.

Ce dimanche 23 juillet marque la fin du festival. Avant la dernière représentation de Maometto II, les jeunes chanteurs de la master class de Lorenzo Regazzo offrent leur traditionnel récital en fin de matinée dans un Kurtheater rempli, comme toujours. Cette année encore, le niveau est excellent, voire exceptionnel. Un prix est attribué au terme du gala (cette fois, c’est un ex-aequo entre un homme et une femme) et un autre prix, celui du public, est également remis. Ce prix du public est estimé à l’applaudimètre et aujourd’hui, pas de doute possible, c’est Roberto Maietta (qui se distinguait déjà dans L’Occasione fa il ladro la veille) qui l’emporte haut la main avec un record de durée pour les applaudissements. Le baryton est le digne successeur de son maître dont il semble avoir compris d’instinct, ou à force de travail, tous les rouages du ressort comique. Mimiques, gestuelles, naturel et théâtralité, tout y est. La voix est au diapason, et c’est un bonheur. C’est la soprano Vera Talerko qui l’emporte avec un Ah, non credea mirarti issu de la Sonnambula de Bellini divin. Ex-Aequo, Patrick Kabongo Mubenga (également présent dans l’Occasione fa il ladro la veille) se montre très prometteur dans un extrait de la Cenerentola. Pour ces chanteurs, le prix est aussi la garantie d’obtenir un rôle dans une édition future du festival.

Comme d’habitude, on quitte Bad Wildbad avec regrets et le souhait de revenir pour la prochaine édition dont on attend beaucoup, puisque ce sera la 30e et l’on se demande déjà ce que notre fringuant intendant va trouver pour fêter dignement cet anniversaire… On s’en délecte d’avance !

Rossini in Wildbad – Belcanto Opera Festival

rossini-in-wildbad.de

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