Le retour à la terre

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La Villa est un Centre d’interprétation du patrimoine archéologique situé à Dehlingen, à proximité des vestiges d’une villa gallo-romaine. Une bâtisse restaurée et une extension contemporaine aux lignes pures mêlant bois, verre et terre, un dialogue entre les époques signé nunc architectes.

En 1993, un agriculteur de Dehlingen labourant sa terre bute sur un amas de pierres qui l’interpelle. Avertie, la Société de recherche archéologique d’Alsace Bossue (Sraab) sonde le site où l’on découvre les vestiges d’une villa gallo-romaine qui mobilise les archéologues et attire les curieux. En 2002, la Communauté de communes projette de créer un espace pédagogique à partir de ce lieu scientifique. Non pas un musée, mais une institution présentant le métier d’archéologue à partir des objets trouvés sur place – céramiques, outils agricoles, bijoux, monnaies… –, suite aux fouilles menées par le Sraab : un Centre d’interprétation du patrimoine construit à environ 1 km du site de la villa dite du Gurtelbach, au centre du village, dans une ancienne ferme du XVIIe siècle, la maison Koeppel. Un concours est lancé, la proposition de nunc est retenue, avec une livraison du bâtiment en mai 2014.

La Villa Linder 2

Des strates d’Histoire

Dans une volonté d’intégration au sein de ce village de moins de 400 âmes, les architectes ont restitué le gabarit de la ferme (en partie détruite par un incendie). Sa rénovation s’est faite dans le respect du contexte régional. L’ossature en bois et torchis a été conservée, tout comme l’agencement de la maison. Louis Piccon et l’agence nunc, basée à Eckbolsheim, ont « maintenu la répartition intérieure du logis » et ont même placé un Karlhoffe contemporain (poêle chauffé grâce à un circuit d’eau) en son cœur. Une extension a été érigée à l’emplacement de l’ancienne grange, dans la continuité de la demeure. Pour les murs de celle-ci, de volume égal au bâtiment d’origine, nunc a fait appel à une technique millénaire (mais oubliée en France), le pisé : de la terre crue compactée. Par son aspect stratifié, il répond de manière pertinente au projet de bâtiment dédié à l’archéologie, consistant « à gratter les couches de terre afin de faire émerger l’Histoire », souligne Louis Piccon. Aussi, l’extension fait écho à la typologie de la bâtisse tricentenaire, « avec ses imposants murs périphériques en moellon », et fait référence à « l’architecture gallo-romaine, extrêmement pragmatique, qui utilisait des formes simples ». Les deux parties du bâtiment – 574 m2 et 428 m2 – sont unifiées par un même toit, en “coque de navire”, surmonté de lames de mélèze et reprenant « la forme d’une toiture traditionnelle, avec une grande pente ». Le bâtiment originel et son extension sont liés par une faille vitrée (par laquelle pénètre la lumière), marquant le passage d’une construction à l’autre. L’agence nunc s’est également chargée de la scénographie, dessinant avec la muséographe et l’équipe de La Villa un parcours fluide sur trois étages et six demi-niveaux.

La Villa Linder Emmanuelle Thomann

Élémenterre, mon cher Watson

Le Centre d’interprétation convie le public à mener une “enquête”, à la manière d’un Sherlock Holmes affirmant que sa méthode est basée « sur l’observation des riens ». Selon Emmanuelle Thomann, directrice, La Villa « met en lumière des méthodes. Elle explique comment l’archéologie nous aide à comprendre le passé. Nous cherchons à donner des clefs de lecture plutôt que du savoir brut. » Le circuit permet de définir au mieux « un métier fantasmé, en montrant sa réalité, du travail préparatoire au moment où l’on fait “parler les objets”. » Le public, dans une scénographie interactive avec tiroirs informatifs, outils à manipuler et vidéos explicatives, découvre la démarche à suivre afin d’« exploiter les traces laissées par l’Homme ».

La Villa Linder Labo

Comment repérer les objets en surface, durant la prospection, après le labour ? Comment lit-on dans les « unités stratigraphiques, chaque couche correspondant à un chapitre de l’Histoire » ? Comment répertorie-t-on les clous, fragments d’os ou fibules ? « Le temps de la fouille est celui où l’on relève les indices, de manière méthodique et systématique. Ça n’est pas une chasse au trésor ! » La visite mène à l’espace de nettoyage – utilisé par l’équipe des archéologues du site – ainsi que la reconstitution d’un labo où l’on va observer (à la loupe binoculaire) et analyser graines, ossements d’animaux ou poteries. Les éléments trouvés lors des campagnes de fouille sont triés, enregistrés et datés. On arrive dans la section dédiée à l’interprétation qui, « à partir de toutes les données, propose une photographie de cette époque ». Dans un bel espace lumineux, le décor est posé et les objets mis en scène. La terre délivre ses secrets, deux millénaires plus tard.

 

La Villa

5 rue de l’Église à Dehlingen

cip-lavilla.fr

www.cc-alsace-bossue.net

 

www.nunc.fr

 

Photos de Benoît Linder pour Poly

Emmanuel Dosda
Emmanuel Dosda
journaliste
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