L’Art de la guerre

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Le MAMCS nous convie à une Parade sauvage à travers le travail surréaliste et le destin de Perahim. L’œuvre de l’artiste roumain, hésitant entre politique et poétique, est « une éclatante revanche sur la grisaille du quotidien ».

Pour le centenaire de sa naissance, le Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg rend hommage à Jules Blumenfeld, alias Perahim (“fleur” en Hébreux), touche-à-tout talentueux mais méconnu, dont d’étranges tableaux furent montrés lors de la vaste exposition L’Europe des Esprits, fin 2011. Estelle Pietrzyk, directrice du musée, découvre alors un plasticien d’avant-garde, auteur d’une œuvre énigmatique et foisonnante, disséminée dans de nombreuses collections particulières. Esthétiquement proche de Dalí ou de Brauner, son ami, on le qualifiera volontiers de surréaliste. Il s’agit d’un artiste à la production picturale et graphique très libre qu’on ne peut abstraire du contexte historique tourmenté dans lequel il évolua.

Jeune morveux

« Sa date de naissance en dit long », note la commissaire de l’exposition à propos d’un artiste arrivé au monde à Bucarest en 1914 (et mort à Paris en 2008) dans une famille de « virtuoses » où l’on pratique le théâtre ou la littérature. Jules, surnommé le Puiu (le plus petit, le “poussin”), manie le crayon avec maestria, comme le prouvent ses travaux de jeunesse, « des vestiges, des miraculés ». Dès les années 1930, il participe à différentes revues mêlant textes poétiques et dessins satiriques (et inversement), dont le dadaïste Unu, Alge ou encore Muci (“Morve”). Les jeunes “morveux” s’en prennent au conservatisme ambiant… jusqu’à se retrouver derrière les barreaux pour atteinte aux bonnes mœurs. « Le Ministre de la Culture et des Cultes auquel Perahim, qui a 16 ans, et ses amis ont envoyé la revue n’a pas du tout goûté la plaisanterie ! » Dans une Roumanie voyant l’émergence de groupuscules, où « tout peut prendre feu à chaque instant », il s’attaque à l’autorité et à la religion, comme le montre Profil d’une morale, toile de 1934 où un pope, un rabbin, un pasteur et un curé sont représentés comme des cibles de fête foraine. À la même époque, il réalise des huiles sur toile dans la veine du surréalisme telle que La Mitrailleuse (1932) avec des éléments que l’on retrouvera tout au long de sa carrière : l’ombre portée inquiétante, la main coupée, le personnage masqué ou les références à l’antiquité. Ses autres travaux sont habités par des corps se dissolvant, des paysages organiques, des êtres caricaturaux, des objets flottants, des figures mythologiques, des créatures hybrides et cadavres exquis qui l’accompagneront toute sa vie.

De l’Axe aux Alliés

Malgré la prison, Perahim persiste à s’en prendre « à la pensée bourgeoise » dans un environnement politique de plus en plus hostile qui conduira à la dictature d’Antonescu au début des années 1940. Retournement de situation en 1944, à la chute du régime et de la Garde de Fer : le pays quitte l’Axe pour rejoindre les Alliés. Perahim est pris en étau entre le fascisme auquel il tente d’échapper et le régime communiste qui l’enrôle de force pour « porter la bonne parole » sur des tracts de propagande. « Emporté dans un tourbillon historique d’une violence ahurissante », il délaissera la peinture : « Le nazisme, la guerre et leur cortège de désastres m’empêchent de rêver », déclara-t-il. Il se concentre sur l’illustration ou la scénographie, loin du réalisme socialiste de rigueur. Il faudra attendre 1964 pour que Perahim repeigne, notamment à partir de taches ou de dégoulinures, laissant agir le hasard.

Renaissance

En 1969, il quitte la Roumanie de Ceauseșcu afin de s’installer en France. Perahim replonge à nouveau, avec jubilation, « dans l’espace vide de la toile blanche », selon son expression. Il semble spectateur de « miracles » qui « surgissent » d’eux-mêmes. Ses toiles sont organisées, composées et “dessinées”, mais le peintre laisse volontiers les choses lui échapper, réalisant des œuvres comme L’Ange du foyer (1988) : d’une maison en brique au traitement quasi hyperréaliste, s’élèvent des ectoplasmes colorés aux contours flous. Anges protecteurs ou fantômes menaçants ? « Avec la poésie pour moteur », selon Estelle Pietrzyk, l’artiste ne cesse de se référer à l’Histoire de l’Art (Bosch, Böcklin…) et se nourrir de textes de son temps (Lévi-Strauss, Artaud, Breton…). Il réalise des tableaux, où, pour reprendre ses mots, « les formes et les teintes s’enchaînent les unes aux autres, exaltées par l’attraction passionnante des contraires : rigide-molle, droite-courbe, légère-lourde, chaude-froide. » Dans un délicat équilibre, le réel se laisse envahir par l’irrationnel.

Légende :

Déclaration enflammée ou travailler du chapeau, 1993
Huile sur toile, 100 x 100 cm
Collection particulière. Photo Mathieu Bertola
© ADAGP, Paris 2014

À Strasbourg, au MAMCS, jusqu’au 8 mars

03 88 23 31 31

www.musees.strasbourg

 

Emmanuel Dosda
Emmanuel Dosda
journaliste
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