Vertiges graphiques

Inlassable explorateur des limites de la bande dessinée, Marc-Antoine Mathieu nous entraîne dans d’excitantes expérimentations avec une exposition autour de 3’’ à la Médiathèque André Malraux et le dernier opus des aventures de Julius Corentin Acquefacques.

En 2011, Marc-Antoine Mathieu créait la sensation avec 3’’ – prononcer “trois secondes” – aventure graphique multiforme qui a débuté par une « version numérique. J’étais fasciné par ce geste, tout récent dans l’évolution humaine, consistant, sur les écrans tactiles, à zoomer avec le pouce et l’index. À partir de cette idée, j’ai imaginé 3’’. Très vite, l’envie est venue d’en faire également un livre. » Neuf cases carrées en noir et blanc par page. Soient 603 images pour une action qui dure précisément trois secondes (le temps, par exemple, d’un coup de feu) que le lecteur suit, perché sur un photon, accompagnant cette particule de lumière qui parcourt 900 000 kilomètres. De reflet en reflet, les images s’enchâssent les unes dans les autres, construites avec une immense rigueur : « Je me suis mis dans la peau d’un architecte. Avec pour point de départ un croquis de base, il a fallu tout ajuster, ne pas se tromper dans les angles de vue, dans les trajectoires du photon, pour que l’édifice tienne debout. » À ces deux dimensions initiales, l’exposition (présentée à la Médiathèque Malraux) en ajoute une troisième : « Chacune requiert une attitude différente ».

L’Empire de la lumière Devant cet album muet sans aucune bulle (seul une mouche pousse un « ! »), le “lecteur enquêteur” est invité à fouiller les angles morts, à lire les journaux que tiennent les personnages à la main, à observer les détails et à chercher tous les indices possibles d’une narration éclatée. Au cours de cet intervalle temporel minuscule se manifestent en effet les contours d’une histoire dont la toile de fond est l’univers corrompu du football. Si ce Cluedo fascine, il questionne également les codes de la bande dessinée : « Un des fondamentaux du genre est de laisser une zone de liberté pour le regard dans l’entre-cases, cette gouttière blanche que Thierry Groensteen nomme l’espace inter-iconique. C’est une ellipse temporelle qui permet à l’imagination du lecteur, même inconsciemment, de se déployer. Dans 3’’, elle est réduite au néant, rendant toute échappatoire impossible. Cette contrainte va de pair avec une construction faite de zooms en lignes droites dans lesquels on est obligés de suivre la lumière. » Une telle double privation de liberté dans la lecture est une formidable invitation faite au lecteur, puisqu’il lui est proposé de « plonger dans les coins et recoins du dessin pour cueillir des indices et réinterpréter les différents signes afin de reconstituer l’intrigue, de découvrir ce qui est en train de se passer, voire de réinventer ses propres histoires. » Finalement, le champ suggestif traditionnel de la BD a subi une simple translation, intégrant le cœur de l’image, ici considérée comme l’épicentre du mystère et le point de départ de tous les possibles, l’œil, malgré les apparences, étant libéré. Assez éloignée de cette lecture cérébrale, la version numérique de 3’’ propose une « expérience physique proche du vertige » : le regard complètement contraint pour le coup, nous sommes happés dans un « tunnel d’images » où il est presque impossible de discerner une trame narrative. C’est le zoom absolu et envoûtant qui gobe le regardeur pour le rejeter, hébété. Cette réflexion sur la réalité – qui évoque Blow up d’Antonioni – va bien au-delà de la simple BD numérique, s’émancipant de la case pour devenir autonome… ce qui n’est pas le cas de l’exposition (qui, déployée – son mode de présentation “normal” – ferait 33 mètres de long) : « Il s’agit simplement de générer une autre manière de voir l’album, de plonger dans les cases en les agrandissant et d’avoir la possibilité de se promener au cœur de l’image. » Une variation d’une autre essence sur la notion de zoom, en somme.

 

Dreams are my reality Magritte, Borges, Ionesco, Beckett… À la lecture des œuvres de Marc-Antoine Mathieu, traversées par des thématiques que ces créateurs ont explorées – le labyrinthe, la mise en abyme, le miroir ou encore l’absurde – les références peuvent s’empiler sans jamais, cependant, rendre compte de la profonde originalité d’un auteur qui a développé, au fil des albums, « une rêverie prenant en compte le statut du livre papier ». C’est sans doute la saga Julius Corentin Acquefacques, dont vient de paraître le sixième opus (après neuf ans d’attente), qui reflète le mieux cette démarche. Acquefacques ? Voilà une version inversée (et phonétique) de Kafka dont l’univers donne bien des traits à une saga qui se plaît à explorer la bande dessinée : invention de l’anti-case (un rectangle découpé dans la planche), irruption de la 3D (avec lunettes fournies), insertion d’une spirale version pop-up ou encore, dans le dernier-né Le Décalage, pages déchirées. Drôle d’album du reste qui s’ouvre, conformément à son appellation, par la page 7 faisant office de couverture. Logique puisque « le livre débute alors que l’histoire a déjà commencé ». Dans cet opus composé sur le principe du mouvement perpétuel, le héros est exclu de sa propre aventure et les personnages secondaires vont tenter de le retrouver dans une quête poétique – Schuiten n’est parfois pas loin – entraînant le lecteur dans un désert où les grains de sable sont des mots au milieu duquel émergent, comme de fascinantes cités antiques oubliées, les contours de planches de bande dessinée en ruines. « Ce hors-piste métaphysique m’épuise », déclare un des protagonistes. Marc-Antoine Mathieu, lui, reste dans les clous, proposant une épopée onirique à la rigoureuse construction intellectuelle.

À Strasbourg, à la Médiathèque André Malraux, jusqu’au 20 avril
03 88 45 10 10 – www.mediatheques-cus.fr
Le Décalage, tome 6 de Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves vient de paraître chez Delcourt (14,30 €) – www.editions-delcourt.fr

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