Au défi de soi

Blood Hell Pond ©Steven Cohen

Personnalité phare de la scène performative internationale, Steven Cohen était parmi les premiers noms cochés pour ce numéro anniversaire de Poly. Entretien avec un artiste aussi féroce à la scène qu’il est doux en dehors, pour qui l’art est, à jamais, sans compromis.

Comment votre perception de la performance a-t-elle évolué avec les années ?
Il est beaucoup plus facile de poser cette question que d’y répondre… Les évolutions sont toujours si violemment compliquées. Sans paraître stagnant, je crois aujourd’hui exactement ce que j’ai toujours cru : l’art de la performance est fait pour défier, et je n’en ai pas le droit envers les gens qui rencontrent mon travail si je ne me défie pas moi-même. Sinon, c’est de l’intimidation, de la brutalité. L’art de la performance doit rester dangereusement original, avec plusieurs couches de sens et un vaste espace pour l’interrogation. Parce que j’ancre fermement la performance dans le domaine des arts visuels, je m’oblige à prêter attention aux aspects optiquement séduisants de l’œuvre sans compromission sur la qualité d’exécution. Le goût que je préfère est, comme toujours, féroce !

Depuis quelques années, l’art dans l’espace public apparaît de plus en plus sous contrôle. La FIAC vient d’interdire Domestikator de l’artiste néerlandais Van Lieshout pour sa connotation sexuelle et, avant lui, il y avait eu les affaires des photos d’ados de Larry Clark, La Fiancée de Joana Vasconcelos (lustre fait de milliers de tampons hygiéniques), du “plug anal” de Paul McCarthy (Tree) ou le Dirty Corner d’Anish Kapoor. D’autres thématiques semblent toujours taboues comme la religion : Immersion (Piss Christ) d’Andres Serrano avait été vandalisée en 2011 ou Technologia de mounir fatmi, projection vidéo de versets calligraphiés du Coran retirée d’un festival à Toulouse en 2012. La liberté d’expression, notamment artistique, est-elle battue en brèche en France ?
Fuck No! Admettre la défaite est une impasse et ne mène nulle part. Oui, la liberté d’expression est assiégée en France et partout dans le monde. Et oui, les artistes en première ligne sont fatigués… Mais même en ces temps de grandes contusions, la bataille fait toujours rage. Les artistes qui n’agissent pas contre la censure sont coupables de son fleurissement. Les spectateurs sont leurs complices. J’accepte qu’il y ait tant de sacrifices à faire, comme dans toute situation de conflit. Au revoir les revenus, les invitations à d’agréables biennales, au confort et à toutes les autres formes de sécurité… Bonjour l’inconnu qui est ce qui définit l’art contemporain pour moi.

Steven Cohen, The Wandering Jew#1, 2010 © Marianne Greber-VBK Wien 2011

Vous avez été aux prises avec ce retour des valeurs conservatrices lorsqu’en 2013 vous êtes arrêté sur la place du Trocadéro en pleine performance, au milieu de l’esplanade des Droits de l’Homme, de COQ / COCK : talons hauts, maquillage, gants à plumes, buste pris dans un corset blanc et sexe enrubanné, tiré par un coq. La mise en question des symboles du pouvoir était trop forte : placé en garde à vue, vous êtes poursuivi par le Procureur de la République, jugé et reconnu coupable d’exhibitionnisme, sans condamnation. Que vous inspirent aujourd’hui ces événements ?
Vous savez, je ne m’attendais pas à faire un travail difficile sans que son issue soit tout aussi difficile. Je ne crois absolument pas avoir fait de l’exhibitionnisme sexuel, accusation pour laquelle j’ai été condamné. Je maintiens fermement que c’était de l’art et, comme je l’ai toujours décrit, un essai poétique sur la nature phallique du pouvoir. Mais j’accepte la responsabilité d’endosser les conséquences de mes actions. J’ai payé le prix fort pour oser faire le travail auquel je croyais. Et ce que j’ai acheté était une place dans l’Histoire de l’Art et dans le débat sur les limites de la pratique artistique. Les belles images de COQ / COCK perdureront bien longtemps après que l’humiliation critique, la honte publique et les coûts pratiques auront été payés. Réaliser ce travail jusqu’à sa conclusion logique m’a rendu, pour utiliser un cliché, « fort dans les endroits brisés »*.

La perception de ce que vous êtes, un « africain blanc, juif et homosexuel », a-t-elle évolué depuis votre arrivée en France il y a deux décennies ?
De qui est cette perception ? Je ne me suis jamais décrit comme africain, seulement comme sud-africain. Juif, oui, je l’ai toujours été et le serai toujours, avec tous les privilèges et désavantages qui vont avec. Je ne me suis jamais présenté comme homosexuel : c’est un diagnostic médical et je ne suis pas malade. Je me suis proclamé “queer”, ce qui privilégie la politique de genre à la sexualité. Je suis moins intéressé par baiser un trou (de n’importe quelle sorte) que de baiser avec le patriarcat qui insiste pour essayer de nous contrôler. Je crains d’être devenu plus blanc depuis que je suis en France et, à cause de cela, j’essaie d’être doublement vigilant en étant conscient de mon privilège racial et de faire ce que je peux pour déconstruire cela.

Vous dites avoir endossé « l’obsession du génocide » de votre grand-mère maternelle juive. Vous mêlez dans vos performances et votre art le statut de victime à celui de puissance et de pouvoir. Cette violence du monde semble un puits sans fond…
Presque tout le monde est la victime d’un système d’oppression et de discrimination. C’est vraiment, comme vous le sous-entendez, un monde sans beaucoup de justice. Je ne pense pas, parce que je suis un juif et historiquement persécuté pour cela, avoir un statut particulier de victime. Je peux être une cible pour les homophobes, les antisémites, les xénophobes – les brutes et les haineux de toutes sortes – mais j’ai un visage et une voix, un accès à des plateformes depuis lesquelles je peux m’exprimer, ou je construit l’endroit où faire exister mon travail. J’existe en tant qu’artiste et c’est un privilège. J’en ai marre d’entendre des artistes se plaindre de la dureté de leur vie, inconscients de leurs privilèges inhérents à la possibilité de créer. Les vraies victimes sont pour la plupart muettes, ont été réduites au silence par les circonstances, ne sont ni entendues ni vues sous aucune forme. Pour moi, les vraies victimes sont les personnes dont nous ne connaissons ni les noms ni les visages, dont les histoires, si elles ont jamais été dites, n’ont pas été entendues et se sont perdues.

Si vous pouviez choisir le lieu et le contexte, quelle serait la performance idéale ?
Je ne pense jamais en termes d’idéal, je travaille seulement avec et à partir de l’imperfection. J’ai une notion de mon moi idéal comme cette autre personne meilleure, plus forte, plus gentille, plus noble, plus originale, plus capable… mais je ne l’ai jamais connue, ni été cette personne. Si je me concentrais sur l’idéal, cela signifierait ne rien arriver à faire. Je n’ai que ce que je suis, ce moi très imparfait, pour travailler avec… et ainsi de suite avec tous les autres éléments impliqués dans la réalisation d’une idée pour une performance : l’heure, le lieu, le contexte, les gens, le résultat. Pour la plupart, je fais ce que je peux, où je peux et quand je peux. Mes meilleures œuvres sont celles nées quand je ne pouvais pas, mais que je les ai quand même faites. Je veux juste en réaliser plus de ce type. L’idéal est une barrière plus grande que l’impossible en art.

Votre travail semble s’attacher à faire émerger les conflits sous-jacents gangrénant les êtres et les communautés. Vous reconnaissez-vous dans ce rôle de révélateur ?
J’essaie de ne pas être trop fasciné par moi-même. Je ne me vois pas comme autre chose qu’un membre de la classe ouvrière qui paie ses impôts et qui fait ce qu’il peut pour satisfaire ses besoins et ses désirs avec le minimum d’impact néfaste sur les autres. Je suis comme des millions d’autres citoyens. Ok, peut-être un peu différent des autres hommes de 55 ans dans le nombre de robes de haute-couture et de talons hauts spectaculaires que j’ai, bien que ce soient mes vêtements de travail, mon uniforme.

Il y a deux ans, vous me disiez vouloir investir des lieux religieux, fortement chargés (cimetières, synagogues…). Où en êtes-vous ?
Au cours de la dernière année, ma vie a changé encore et encore : j’ai perdu mon partenaire de vie, Elu, et six mois après, ma nourrice et mère de substitution Nomsa. Je me soucie beaucoup moins des cimetières et des synagogues que de la mort et de la croyance. Ce sont les problèmes auxquels j’ai été confronté et, aujourd’hui, je ne ressens pas le besoin de me restreindre ou de limiter mon travail à des lieux physiques où ces problèmes ont été désignés comme étant appropriés. J’ai trouvé un enfer en moi que j’ai exploré. Sans que j’ai eu à les chercher, la Mort et Dieu sont venus me trouver. Et maintenant, nous nous demandons ce que nous pouvons faire ensemble pour aller de l’avant.

Dans votre dernière pièce, Put your heart under your feet… and walk !, vous rendez hommage à Elu, votre compagnon de vingt ans, disparu cette année. Performer c’est offrir ce qu’il y a de plus lumineux et de plus sombre en soi ? De plus beau et de plus douloureux ?
Je pense que Put your heart under your feet… and walk ! est une de mes œuvres les plus importantes. Oui, performer c’est offrir tout de soi dans une version non censurée, mais remaniée. Un performeur ne peut pas tout donner de lui-même à la fois, mais il est obligé de donner tout de ce qui en lui est relié au sujet de sa performance. Pour moi, performer profondément et authentiquement, c’est donner les parties de moi que je veux le plus garder. Dans l’œuvre Mets ton cœur sous tes pieds… et marche !, j’essaie de transgresser mes propres limites en rendant hommage à Elu, et en trouvant un nouveau – et pourtant antique – rituel pour intégrer sa mort à ma vie. En consommant littéralement une portion symbolique de ses cendres à chaque itération de la performance, je rends véridique l’affirmation “tu es enterré en moi Elu, je suis ta tombe”. Et en invitant le public à être témoin de mon rituel d’acceptation le plus profond – incorporant le corps incinéré d’Elu dans le mien, vivant – et mon acte d’abnégation le plus déterminé – rejetant les tabous sociaux et les normes acceptées du deuil – je crois utiliser le théâtre dans le sens où il était initialement destiné à l’être, en tant que temple. Pas pour le divertissement. Pour la transformation à travers l’art du culte et pour l’élévation, même si c’est par l’exaltation de l’abject.

Qui sont les artistes que vous admirez ?
Ceux qui ferment leur gueule, qui n’utilisent pas le langage comme une alternative à la vraie communication… Les artistes qui produisent un travail qui n’est pas éclairé par une recette éprouvée et attestée, les artistes qui échouent brillamment, visiblement, à maintes reprises. J’admire les artistes qui reconnaissent à quel point ils sont privilégiés même d’être appelés par ce nom.

* « strong in the broken places » fait référence à une célèbre phrase d’Ernest Hemingway dans L’Adieu aux armes.

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