Rencontre avec le Caligula d’Albert Camus

© Marc Domage

Entre influences poétique et politique, Jonathan Capdevielle offre une vision diffractée du Caligula d’Albert Camus.

Si le temps a passé et que la lecture de Camus n’est plus aussi incontournable qu’elle pouvait l’être pour les générations précédentes, sa pièce autour de Caius Augustus Germanicus, dit Caligula, n’en finit pourtant pas de fasciner. Ainsi, Jonathan Capdevielle y voit-il un « empereur artiste au pouvoir, qui exerce sa tyrannie, imposant les règles d’un jeu absurde, drôle, pervers, cruel et sans limites ». Le metteur en scène, passé par l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières en même temps que Gisèle Vienne, pioche dans la version poétique de 1941 tout autant que dans celle de 1958, plus politique, parue deux ans avant la mort de l’écrivain. Dans le rôle-titre, Capdevielle met à profit son goût pour le travestissement, donnant corps à la folie délirante et à la paranoïa de celui que tout Rome cherche en vain depuis la mort de sa sœur – et maîtresse – Drusilla. Derrière le mythe, le prix Nobel de littérature 1957 dessine un être aussi ivre de puissance que sensible et tourmenté, même s’il sème un chaos politique rare, n’hésitant pas à faire exécuter sommairement tous ceux qui entravent sa quête d’impossible et sa révélation de l’absurdité du monde. Entre performance, marionnette, théâtre et danse, l’art de la dissociation corps / voix porte haut le trouble qui nous saisit, à l’instar des patriciens entourant l’empereur-manipulateur. S’enfonçant vers une fin aussi noire qu’inéluctable, les éléments se superposent : musique organique, mouvements désarticulés, voix étranges, esthétique kitsch flirtant allègrement avec le queer. 

L’immense îlot rocheux tout en lamelles, qui forme l’imposante scénographie, est tout autant un promontoire pour bains de mer qu’un tombeau minéral dont l’entrée dévoile un couloir lumineux. Si Caligula veut conquérir la Lune, se parer et se pavaner en habits de Vénus, c’est pour mieux dicter sa loi sur l’ordre des choses. Capdevielle se défie de tout figer, préférant le trouble, l’indicible qui surgit et saisit – quitte à désarçonner. Plusieurs scénarios de mise en scène imposés par l’Empereur sont proposés à chaque nouvelle représentation, obligeant les comédiens et l’équipe à s’adapter au pied levé. Même face à sa propre mort, il laisse libre cours à sa fureur, multipliant cris et fumées, violence macabre et défis aux Dieux, brisant sans ménagement les ex-voto. Dans ses Carnets (Gallimard, 1962), Camus rappelait la grande actualité de cet épisode antique : « Non, Caligula n’est pas mort. Il est là, et là. Il est en chacun de vous. Si le pouvoir vous était donné, si vous aviez du cœur, si vous aimiez la vie, vous le verriez se déchaîner, ce monstre ou cet ange que vous portez en vous. Notre époque meurt d’avoir cru aux valeurs et que les choses pouvaient être belles et cesser d’être absurdes. Adieu, je rentre dans l’histoire où me tiennent enfermé depuis si longtemps ceux qui craignent de trop aimer. » 


Au Maillon (Strasbourg) jeudi 7 et vendredi 8 décembre puis au CDN de Besançon du 12 au 14 décembre
maillon.eucdn-besancon.fr 

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