Pas à pas dans bata

En plein pays des étangs lorrain, Daria Lippi et Juliette Salmon donnent une seconde vie à une partie des bâtiments industriels de la cité-ouvrière de Bataville. Leur Fabrique Autonome des Acteurs – boîte à outils, atelier de transmission, de recherche fondamentale et de création – est aussi ambitieuse que l’était le fabricant tchèque de chaussures. Reportage.

Entre trouées de forêts et étendues d’eau prisées des pêcheurs, deux comédiennes et metteuses en scène ont créé leur QG loin de tout, dans les faubourgs de Moussey, petite commune de 500 âmes. À 75 km de Metz et 55 de Nancy demeurent les vestiges d’une épopée industrielle utopiste. Depuis 2014, Daria Lippi et Juliette Salmon ont trouvé pour cadre les locaux désaffectés de l’usine Bata, érigés dans le style Bauhaus au début des années 1930 par le tchèque Tomáš Baťa, fondateur de la marque éponyme. En son temps, l’empire économique comptait une trentaine de fabriques et de cités ouvrières construites sur le même modèle standardisé, qui tournaient aux quatre coins du globe, régissant la vie et les loisirs des salariés, proposant cantine, foyer social, commerces, écoles et stade de foot. Un horizon pour tous, entre piscine et église, hygiénisme et paternalisme omniprésent. L’alignement de pavillons identiques aux toits plats, de part et d’autre d’une avenue principale portant toujours le nom de l’ancien maître des lieux, achève un mimétisme d’un autre temps : si plusieurs milliers de personnes travaillaient ici, ils n’étaient déjà plus que 850, en 2001, à la fermeture. Bataville ne compte guère plus que 380 habitants. Le PMU ouvert en 2017, avec son billard donnant sur la rue et sa porte accédant directement à la superette attenante, peine à modifier l’impression de ville fantôme à cette cité figée entre nostalgie et résignation forcée. Le chômage y atteint les 12% et l’extrême droite fait au moins trois fois plus dans les urnes.

D’une utopie l’autre
À la fin de chaque hiver, long et pluvieux, les deux aventurières de la Fabrique Autonome des Acteurs reprennent possession des quelque 1 200 m2 mis à leur disposition, à cheval entre ancien foyer des travailleurs et ex-bureaux de cadres. Malgré les infiltrations d’eau à chaque orage, la peinture qui s’écaille, l’électricité aux normes d’antan et la poussière qui s’accumule sous ces volumes de quatre mètres sous plafond, Daria et Juliette ont bien trouvé leur place. Le soleil envahit les espaces depuis les fenêtres monumentales offrant dans chaque pièce, meublées avec goût en chinant ici et là du vieux mobilier, une vue imprenable sur la plaine environnante. De quoi loger la cinquantaine d’artistes internationaux programmés par cooptation (un artiste choisi par elles en invite un autre) au festival estival dont la prochaine édition aura lieu en 2020, comme les participants à leurs trois ou quatre ateliers annuels. Cerise sur le gâteau, une immense salle de bal avec parquet d’époque, estrade (où se produisaient les Bata Players) et bar mitoyen. Daria Lippi a eu « le coup de coeur » et peutêtre l’intuition qu’il fallait un ancien lieu d’utopie productiviste et sociétale pour poursuivre la sienne : « Animer un espace de recherche fondamentale sur l’art de l’acteur, en créant une structure fonctionnant en réseau, de manière non pyramidale. À 40 ans, je souhaitais retrouver ce pour quoi j’ai fait ce métier et cesser de me lamenter sur la disparition des espaces de travail. » Venue de la danse, elle a toujours été comédienne, passant 23 ans dans la compagnie d’Éric Lacascade, persuadée « de manquer d’outils dans un travail pourtant artisanal : les acteurs sont comme des personnes qui apprendraient à se servir d’une scie par essais / erreurs, dans leur coin, et parfois sans scie », rigole-t-elle. Pas question pour autant de créer une énième méthode, ni une école. « Plus le métier est flou comme le nôtre, plus les gourous sont nombreux ! On n’invente rien. On pille tout le monde car d’où qu’ils viennent, les outils nous intéressent : bien sûr que les idées d’Eugenio Barba ou de Grotowski nous inspirent, mais celles d’un Gad Elmaleh aussi. Les acteurs doivent arrêter de rejeter la faute sur les metteurs en scène et prendre en charge leurs manques. »

Le complexe du super-héros
L’objectif est de « constituer une valise d’outils transmissibles, de proposer des processus d’apprentissage reproductibles, sans nous, comme en science, en définissant un lexique clair pour augmenter la qualité et la puissance de notre art ». Le tout prend la forme d’ateliers avec plusieurs intervenants proposants chacun un fondamental. Ils peuvent paraître très éloignés du jeu à l’image de celui monté avec une championne du monde de kata qui abordait la notion de conflit en mêlant karaté et théâtre. Un travail de contraction / décontraction pour porter un coup, traduit et adapté dans une scène de conflit au plateau. Au début de l’été c’est Yves Delnord, ancien entraineur de l’équipe de France de tir de précision qui menait un laboratoire de pratique autour de l’auto-notation à partir de cahiers conçus pour les sportifs de haut niveau consignant réussites, événements et commandes. « Le tout servant à esquisser un modèle de carnet de notes qui permette au comédien d’améliorer son travail – c’est-à-dire à dépasser le “j’ai été bon” ou “j’ai été mauvais” – malgré l’absence de sanction objective qui différencie nos performances de celles d’un tireur » décrit Juliette Salmon. En véritable pieuvre, la Fabrique Autonome des Acteurs a aussi inventé la série Mon Théâtre, un protocole de création sous forme d’autoportraits d’artistes (musiciens, sportifs, comédiens, neuroscientifique…) à partir de cinq contraintes : accueillir le public en voisin, raconter son chemin vers les arts de la scène, sa plus grande expérience de spectateur, expliquer une de ses techniques et ne pas excéder 30 min. Elle penche aussi du côté de la recherche pure et transdisciplinaire grâce à un financement de la fondation Carasso, travaillant notamment avec des éthologues sur “le phénomène d’audience”. Longtemps les deux intermittentes ont proposé des retranscriptions intégrales de 250 pages, photos à l’appui, des labos et workshops. « Une utopie – ou une folie ! – assumée » avec toutefois le sérieux de bûcheuses qui se sont lancées l’hiver dernier dans la transformation de toute cette matière, mêlant théorie et pratique, en… livre, traduit en anglais et allemand, qu’elles comptent finir d’ici 18 mois ! Le succès d’estime est réel, porté par un réseau international de professionnels. Encore méconnu, leur projet bruisse de toutes parts et commence à se savoir. Peu croyaient pourtant à leur aventure. Ces deux artistes que les locaux regardaient en coin – et qu’elles ont le plus grand mal à amadouer, même si leur volontarisme bouge les lignes petit à petit – repositionne Bataville sur les cartes. Il faut dire qu’elles ont un sérieux complexe du super-héros : celui de croire que tout est possible, même si c’est interminable.

« Notre force de travail nous a tout autant fait gagner le respect des habitants que nos propositions artistiques. Ils pensaient qu’on ne tiendrait pas, mais nous revenons après chaque hiver… »

De la pureté du jeu
Fin septembre, les curieux pourront découvrir à Bataville la troisième et dernière étape de recherche de la nouvelle pièce de Daria Lippi au titre dazibaoesque, L’Expression du tigre face au moucheron, avant sa création à Thionville, en mars. Un fascinant travail, réunissant une douzaine de comédiens, que nous avions découvert l’an passé : l’Homme y est une espèce scrutée à la manière d’éthologues dans un renversement culturel de l’évolution qui touche autant à la biologie qu’à la cognition et aux pulsions primaires (sexuelle, violence…) régissant les rapports sociaux. Antonio Damasio, Charles Darwin et Konrad Lorentz pour auteurs de chevet, la metteuse en scène sert un écrin de pur jeu à ses acteurs qu’elle pousse dans leurs retranchements. Cette « ayatollah de la partition fixe » entend sortir elle-aussi de sa zone de confort, prête « à jouer de variables et d’aléatoire pour remettre de l’enjeu dans ce qui seul compte : le jeu. » Avec beaucoup d’humour, le public est activé, sa place bousculée, passant d’une position voyeuriste de visiteur de zoo guidé à témoin de luttes sociales et de joutes physiques sur un ring retransmises en steadycam. Chercheurs et spécimens se mélangent, espèces et comportements aussi. « La révolution darwinienne réside en ce qu’il n’y a pas de trou entre les animaux et nous. En ce sens, le spectacle final gagnera en agressivité et sera plus dérangeant encore que les étapes précédentes. »


Par Thomas Flagel
Photos d’Andrea Messana

À la Fabrique Autonome des Acteurs (Bataville / Moussey), vendredi 27 et samedi 28 septembre /fabriqueautonomedesacteurs

Au NEST (Thionville), du 5 au 8 mars 2020
nest-theatre.fr

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