Incantation poétique

Photo de répétitions de Suzy Storck par © Jean-Louis Fernandez

Pour sa seconde saison à la tête du Théâtre du Peuple de Bussang, Simon Delétang monte Suzy Storck, texte coup de poing de Magali Mougel. Rencontre.

Vous rentrez d’un parcours par monts et par vaux, à pied, pour jouer Lenz. Pas trop épuisant ?

J’ai eu plus de temps que l’année passée pour le faire mais aussi marché deux fois plus ! Le tout sans tricher. Jouant un soir sur deux, je parcourais 30 km le jour off et une quinzaine seulement quand je jouais. Ce texte exigeant touche beaucoup les gens, même dans les villages et cela me réjouit. J’ai fait de belles rencontres à travers quatre départements, en Haute-Saône, en Alsace, dans le Territoire de Belfort et dans les Vosges.

Suzy Storck est un texte fort, autour de la féminité et du diktat des normes qui pèsent en tant que femme au foyer, mère et épouse. Comment l’avez-vous rencontré ?

Je connaissais Magali Mougel de réputation et par d’autres textes. Elle est venue travailler à Bussang avec des amateurs l’an passé. J’ai découvert la scène la plus drôle de Suzy Storck, un recrutement dans une usine de poulets. J’ai acheté sa pièce dont la lecture a été un choc immédiat. L’impact de la langue qu’elle déploie, sa dimension poétique et viscérale, est d’une puissance rare. Elle évoque un tabou, des choses secrètes et je n’ai pas hésité une seconde à en faire le spectacle du soir, m’appuyant sur les origines vosgiennes de l’autrice, la première à venir de la région depuis Maurice Pottecher lui-même !

Un choeur prend en charge la narration de la pièce. Comment vous en emparez-vous dans votre mise en scène ?

Le choeur commande, accompagne, critique. Je m’en empare de manière personnelle car c’est moi qui le joue. Nous produisons pour la première fois les deux spectacles, celui de l’après-midi mis en scène par Jean-Yves Ruf et du soir. Je compte sur mes compétences pour signer la scénographie, mettre en scène et jouer, économisant ainsi deux salaires, ce qui rend le montage possible. J’aime le ton sarcastique de ce choeur, sur une ligne entre cynisme et empathie avec le personnage principal. C’est aussi un moyen de m’engager corps et âme dans ce projet et cette magnifique aventure théâtrale du Théâtre du Peuple.

Il y a du Médée dans Suzy Storck, femme abusé, blessée, infanticid. Est-cee e aussi votre lecture ?

Je m’en éloigne un peu car elle ne prémédite rien, oubliant son enfant au soleil par inattention. C’est une figure de femme moderne ordinaire, prise sous le poids des tâches. Son inattention est un signal d’alarme terrible. Je ne travaille donc pas sur cette lignée mythologique, s’il y a un clin d’oeil dans le spectacle, ce sera au Stabat Mater. Je m’inscris plus du côté d’Angélica Liddell*, sa colère, sa haine du couple et de la maternité. Elle possède la même dimension poétique touchant à l’incantation d’un théâtre qui brûle le plateau. Ma proposition sera très proche de la forme d’un oratorio épuré, dénué de toute scorie de mise en scène. Magali emprunte la structure de la tragédie antique, tout se passe hors-scène, dans l’oralité.

Cela se double d’un éclatement de l’action très moderne, avec de nombreux flash-backs et sauts dans le temps…

Sa déconstruction du temps est d’une complexité dingue. Nous avons renoncé à tenter de l’expliciter avec des signes car le spectateur ne peut la saisir durant la représentation. On débute par la fin, puis revient à un passé récent, puis un saut de 15 ans dans le passé avant un retour au présent. Faisons confiance à sa capacité à recomposer à postériori le puzzle. Il est important que le drame se noue en moins de quarante minutes. La pièce prend de l’air autour, afin de comprendre comment on en est arrivé là. Suzy Storck est la master piece de Magali et elle a le talent de tout laisser ouvert à la fin. On ne sait s’il y a réellement un décès ou pas, ce qui compte c’est avec et dans quoi cette femme va continuer à vivre…

Le viol conjugal, la difficulté de se voir imposer une vie de femme au foyer, celle d’être mère sans forcément d’amour étaient des thématiques dont vous aviez envie de vous emparer ?

Mes fréquentations littéraires d’autrices comme Magali Mougel ou Pauline Peyrade m’y avaient fortement sensibilisé. Elles m’ont fait lire Sorcières de Mona Chollet ou Une Culture du viol à la française de Valérie Rey- Robert qui sont des livres édifiants. Cela m’a poussé à vouloir porter une écriture forte de femme, une minorité qui ne devrait plus l’être.

Portrait de Simon Delétang par Christophe
Raynaud de Lage

Le traditionnel spectacle de l’après-midi, réunissant professionnels et amateurs, est confié à Jean-Yves Ruf autour d’une pièce de Calderón de la Barca…

Cette invitation à Jean-Yves était dans mon projet en tant que candidat à la direction du Théâtre du Peuple. Je lui avais demandé un grand texte. Il a choisi La Vie est un rêve, connue dans une précédente traduction sous le titre La Vie est un songe. Une pièce espagnole importante, jamais jouée à Bussang, autour du mythe d’un enfant enfermé dans une tour. Elle embrasse les thématiques de l’illusion, de la réalité, de la filiation dans un grand spectacle populaire. Nous n’avons pas les moyens d’avoir 20 comédiens sur scène, mais nous rajoutons un choeur à la distribution et surtout, le rôle principal sera tenu par un jeune comédien amateur, dans la plus pure tradition des origines.


Suzy Storck mis en scène par Simon Delétang, au Théâtre du Peuple (Bussang), du 7 août au 7 septembre (mercredi au samedi, 20h), dès 14 ans

theatredupeuple.com

La Vie est un rêve mis en scène par Jean-Yves Ruf, au Théâtre du Peuple (Bussang), du 27 juillet au 7 septembre (jeudi au dimanche, 15h), dès 12 ans

theatredupeuple.com

* Lire Hells Angélica et Le Labyrinthe de Pan sur poly.fr

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