Rendez-vous en terre inconnue

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Chassol est un musicien touche-à-tout, connu pour ses projets “d’harmonisation du réel” : il parcourt le monde captant images et sons, tel un documentariste, pour créer des symphonies audiovisuelles chassoliennes nommées “Ultrascores”. Rencontre avant son concert à La Rodia.

Cet expérimentateur « déteste la variét’ et les chansons d’amour », mais vénère Ennio Morricone ou John Williams et collabore avec des sommités telles Frank Ocean, Sophie Calle ou Xavier Veilhan. Christophe Chassol a par ailleurs composé la bande-son de spots publicitaires pour du camembert ou McDo ou encore créé des arrangements pour la comédie musicale Les Dix commandements. Faut bien gagner sa croûte… « Je suis fils d’un conducteur de bus et d’une employée à la Sécurité sociale. J’ai grandi en musicien-artisan qui ne refuse jamais un boulot. J’ai signé sur un label très tardivement, à 35 ans, c’est tard pour sortir des disques par rapport au milieu de la pop. » Chassol se définit comme « un geek », travaillant sur « quelque chose de très spécifique », un laborantin passionné de musique(s), de flux, de tons, d’harmonies qui s’élèvent, de chemins sinueux dessinés par les mélodies, de sons qu’il vole au réel, triture, met en boucle. Compagnon de route de Sébastien Tellier, Keren Ann ou Phoenix, auteur de BO de films, de séries (Clara Sheller) et de documentaires (Touche française), il a samplé Obama et ferait une doublure parfaite de Basquiat pour un éventuel remake de Downtown 81. Fou du minimalisme de Steve Reich, Chassol est également fan de Cure qu’il s’apprête à reprendre en compagnie d’Ala.ni. Sur le label Tricatel, Christophe a sorti un triptyque d’Ultrascores : des créations musicalo-visuelles réalisées à partir d’images et de leur son, sur lesquels viennent se poser ses notes de piano. Le globetrotter est ainsi l’auteur du fanfaronnant Nola Chérie réalisé à partir de captations faites à la Nouvelle-Orléans, d’Indiamore, album enregistré en Inde, avec tablas et tanpuras, notes pianistiques et autres loops, et enfin de Big Sun, résultant d’un trip ensoleillé et inspiré en Martinique, île qu’il connaît très bien, ses parents en étant originaires. Le prochain Ultrascore ? Il résultera d’une immersion… dans le 9.3. « Inutile d’aller à Pétaouchnok : il suffit parfois de descendre en bas de chez soi pour trouver de l’exotisme. Le thème sera celui du “jeu” : je filmerai dans les cours de récré ou les PMU. » Entretien avec un joueur.

 

L’originalité de votre démarche fait qu’on vous pose beaucoup de questions techniques, alors qu’on n’interroge pas un guitariste sur son jeu ou un batteur sur la marque de ses baguettes. Ça vous ennuie ?

Pas du tout, au contraire ! J’ai fait beaucoup de métiers liés à la musique, notamment prof en collège, et je trouve que la pédagogie est très importante. Plus on comprend, mieux on apprécie : tout dans la vie gagne à être analysé. Je n’ai pas de vision romantique de l’Art…

« Prendre les sons monophoniques et les rendre verticaux. » C’est ainsi que vous décrivez votre travail personnel…

Dans une mélodie monophonique, il n’y a pas plusieurs notes jouées en même temps. Une flûte, par exemple, est un instrument monophonique. En général, je prends une mélodie et, comme je suis fasciné par l’harmonie, j’apporte de la verticalité, en empilant des sons. J’enregistre des gens qui parlent ou des instrumentistes et je mets des accords en-dessous.

Vous dites en-dessous ?

Oui, car il faut que la mélodie soit tout en haut pour qu’elle se dégage.

Dans vos Ultrascores, musique et image sont inextricablement liées : à quel moment décidez-vous de les sortir en disque audio, c’est à dire séparés des images ?

Très tôt car j’adore écouter de la musique de film, éloignée du format couplet / refrain. Les BO deviennent la bande-son de ta vie. J’aime beaucoup Jerry Goldsmith qui a composé la musique de La Planète des singes : je l’écoute depuis que je suis ado. C’est un sommet pour moi.

Pour vous, harmoniser le réel ne signifie pas embellir la réalité…

Embellir, c’est masquer. Je ne cherche pas à créer des cache-misères, mais à voir et entendre ce que j’appréhende du réel. Chacun voit les sons de manière différente, c’est comme les couleurs. Je veux partager ma subjectivité.

Vous utilisez beaucoup les boucles, la répétition… 

Elle est partout : on trouve un refus de la répétition uniquement dans la musique contemporaine. Je donne ainsi à voir et entendre différemment la même chose.

Tout est matière sonore dans notre environnement. Comment faire le tri ?

Mon oreille doit être éduquée pour ça car je reconnais tout de suite si quelque chose se dégage d’un son. Muni de mon micro, je reste toujours aux a        guets, mais je ne suis pas un chasseur de sons, sauf lorsqu’on fait un film où je vais les chercher, tel un documentariste. Actuellement, je travaille sur un doc pour la fondation Courrèges et utilise la voix du couturier. En parallèle, je suis sur la BO d’une comédie d’Yvan Attal avec Daniel Auteuil, Le Brio : il s’agit d’une musique “classique”, sans sonorités concrètes.

Vous avez harmonisé des discours de Taubira, Deleuze et d’Obama : pourriez-vous faire de même avec Trump et Poutine ?

Non, ça ne m’intéresse vraiment pas. Je n’ai pas envie d’avoir ces mecs dans mon disque dur !

Vous vous attachez à la musicalité des voix, à la diction ?

En 2010, à Hanoï, j’ai fait la musique de la chorégraphie d’un défilé de mode et j’avais interviewé des créateurs de là-bas : le vietnamien, avec des intervalles très serrées, n’est absolument pas chantant, contrairement au portugais, par exemple. J’ai cependant trouvé cette langue très intéressante.

Êtes-vous l’inventeur de l’Ultrascore ?

Je ne sais pas, j’harmonise des voix, en suivant l’exemple de Steve Reich ou d’Hermeto Pascoal, mais en utilisant la vidéo. En cherchant un peu, tu trouves toujours des personnes qui ont expérimenté ces choses-là avant toi, il y a des décennies, comme Jim Hanson, créateur du Muppet Show, qui faisait des films dingues de synchronisation. Je creuse mon sillon, avec les moyens de montage de mon temps…

J’ai inventé l’Urbanscore pour vous : il s’agirait d’harmoniser la rue en live, en installant votre piano directement sur un trottoir. Tenté ?

En fait, non… Je fais un travail très minutieux et j’ai besoin de prendre mon temps. Je détermine chaque note et dois trouver la bonne hauteur de son : c’est beaucoup trop analytique pour pouvoir le faire en direct.

 

À La Rodia (Besançon), vendredi 27 janvier (projection de Big Sun avec Chassol aux claviers et son batteur Mathieu Edouard)

www.larodia.com

> Concert dans le cadre de la saison numérique du Département du Doubs (performances, danse, installations, théâtre…), jusqu’au 5 février

www.saisonscap25.fr

Big Sun édité par Tricatel

www.tricatel.com

www.chassol.fr

 

Emmanuel Dosda
Emmanuel Dosda
journaliste
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