Demande à la poussière

Ghost road © Kurt Van der Elst

Découvert au Festival Premières[1. Festival dédié aux jeunes metteurs en scène européens, organisé par le Théâtre national de Strasbourg et Le Maillon, rejoints par le Badisches Staatstheater de Karlsruhe où se tiendra la prochaine édition, du 6 au 9 juin 2013 – www.festivalpremieres.eu] en 2010 avec Le Chagrin des Ogres, Fabrice Murgia revient à Strasbourg avec Ghost Road. Un road-movie mêlant théâtre, vidéo et chant pour une plongée dans l’intimité des marginaux de la Vallée de la Mort.

La traversée des villages fantômes, subsistants tels des cactus perdus dans le désert jouxtant la frontière américano-mexicaine, désoriente. Lumière criarde, chaleur étouffante, décor de western dépeuplé. Dans ces vestiges de villes florissantes ne subsistent qu’une poignée d’âmes en peine, échouées sur le rivage de l’american dream. Avec Dominique Pauwels (qui signe la musique du spectacle) et Benoit Dervaux (chef opérateur de renom, notamment sur les films des frères Dardenne), Murgia a sillonné la Route 66, du Nouveau-Mexique à la Californie, en passant par l’Arizona. Rencontrant et filmant des anonymes éparpillés dans des bourgades délabrées aux noms improbables, accrochés à ce home sweet home qu’ils ne quitteraient pour rien au monde, à bonne distance des grandes mégalopoles. Loin d’un coin de paradis, on s’y trouve « plus connecté à la nature » confie Larry, ancien lifeguard de Malibu Beach, mais aussi « à l’abri des conneries de gangs et de tueries » dues selon, Al et Ray, « aux Blacks et aux Mexicains ». Les relents racistes de l’Amérique profonde ne sont jamais loin.

Ghost road © Kurt Van der Elst

Coupés du système, ces nouveaux fantômes continuent à faire face aux problèmes, à vivre dans les décors qu’ils s’inventent au milieu des maisons vidées par la crise, celle des subprimes et l’autre, plus profonde, qui fait d’eux « des survivants, installés sur une fosse commune creusée par le capitalisme américain », tance le metteur en scène. La course après le temps, la quête du bonheur mais aussi, et surtout, d’altérité et d’humanité sont au cœur d’un spectacle où la musique et la voix de la soliste Jacqueline Van Quaille expriment un désarroi sous-jacent aux images projetées sur les histoires contées par la charismatique Viviane De Muynck. Nous laissant un témoignage au milieu des nuages de fumée des cigarettes qu’elle consume et des photos de sa vie dont on ne distingue que le dos des cadres, elle raconte le parcours de Marta Becket qui quitta une carrière prometteuse dans la Cité des Anges pour la route du désert où elle créa son propre théâtre dans une ruine, dansant seule ou devant une poignée de « vrais gens », jusqu’à ne plus pouvoir. Regard brillant, cordes vocales tenaillées par l’émotion, la comédienne nous maintient hors d’haleine jusqu’au terminus : Bombay Beach, ancienne station balnéaire abandonnée où même les poissons vont mourir. The world is yours, dirait-elle…

http://www.youtube.com/watch?v=sLHOk_F4RSY

À Strasbourg, au Maillon, du 5 au 7 février
03 88 27 61 81 – www.maillon.eu
Rencontre avec le metteur en scène Fabrice Murgia, jeudi 7 février, après la représentation
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