Post-démocratie

Photo de répétitions de Mathilda Olmi

Le metteur en scène Stefan Kaegi et son collectif Rimini Protokoll s’emparent de La Filature pour mettre la Société en chantier.

Bob Woodward l’a toujours dit, une démocratie se doit d’être transparente sur l’exercice du pouvoir. Le journaliste, qui révéla avec Carl Bernstein l’affaire du Watergate, n’en finit pas de chercher qui décide réellement au sommet du pouvoir. Sont-ce les élus du peuple ou lobbyistes et grandes firmes multinationales ? Qui profite des décisions et arbitrages ? En un sens Stefan Kaegi emprunte un chemin similaire avec son dernier projet immersif. Avec son titre provocateur, Société en chantier investit la totalité de la grande salle de La Filature – coulisses inclues –, transformée en véritable chantier aux espaces enchevêtrés avec cabane de réunion, échafaudages et bâches, grues, plate-formes d’observation, murs de briques et tas de sable. Le metteur en scène suisse compose une déambulation documentaire en huit stations pour autant de groupes de spectateurs munis de casques. Ils y rencontrent successivement les experts représentatifs des grands corps de métiers de l’immobilier : un avocat du droit de la construction, un ouvrier immigré, un urbaniste, un entrepreneur, un entomologiste spécialiste des insectes bâtisseurs, une conseillère en investissement, une travailleuse chinoise et une représentante d’un organisme anticorruption. Autant de témoignages issus d’une longue enquête préparatoire visant à faire émerger une compréhension concrète des enjeux et motivations à l’origine de l’édification des espaces dans lesquels nous vivons. Chaque professionnel (certains jouent leur propre rôle, d’autres sont remplacés par un comédien) livre son point de vue sur les travaux en cours, ses intérêts et ses désaccords. Avec finesse, le public est mis à contribution, devant aider à la réalisation concrète d’une partie du job de l’intervenant.

Photo de répétitions de Benno Tobler

Le récit global, avec ses récits synchronisés et ses espaces à vue les uns des autres, tient compte de toutes ces actions. Les différents groupes subissent ainsi les répercussions des avancées de leurs prédécesseurs, mesurant concrètement l’interdépendance des travaux et le peu de marges de liberté existant dans ce type de projets. Le spectateur devient le protagoniste – plus ou moins volontaire – de l’histoire racontée aux autres. L’écosystème des chantiers de construction ici reconstitué véhicule les mêmes paradoxes que ceux traversant notre société, l’évolution des villes et l’érection, toujours plus folle, de nouveaux quartiers. Pour Stefan Kaegi, « les grands chantiers révèlent les tensions entre décisions publiques et intérêts privés, intelligence collective et pragmatisme, monde du travail internationalisé et enjeux propres à un territoire. » Nous voilà au cœur de la complexité de ces enjeux, face aux retards de livraison et ajustements de coûts, aux factures qui s’allongent, aux relations d’interdépendance incestueuses entre acteurs publics et privés aux intérêts divergents. Se tissent sous nos yeux des connexions invisibles à travers le monde. Les exemples réels ne manquent pourtant pas : de l’interminable édification de l’aéroport de Berlin à l’inextricable futur tunnel reliant Lyon à Turin sans oublier les projets de Notre-Dame-des-Landes ou les conditions inhumaines de travail donnant naissance aux stades de la future coupe du monde de football au Qatar. Entre corruption, opposition farouche des populations et remise en cause des desseins de l’urbanisme public comme de l’intérêt de tels projets pharaoniques, ce sont bien les intérêts des financiers et promoteurs de l’immobilier, mais aussi des infrastructures, qui sont pointées du doigt. De manière ludique et engageante, le collectif Rimini Protokoll met en doute les intérêts des uns et des autres. La notion de bien commun est-elle partagée dans ce type de projets ? Le voile est également levé sur la complexité des décisions engageant la mutation des villes, révélant certaines connexions habituellement tues, les enjeux économiques des investisseurs comme des entrepreneurs, le peu de cas fait à l’usager comme à ses préoccupations écologiques. Finalement, l’État et les élus locaux contrôlent-ils l’évolution des espaces communs fondant nos cités ?

Photo de répétitions Mathilda Olmi

À La Filature (Mulhouse), du 7 au 10 octobre
lafilature.org
Au Palais de Beaulieu (Lausanne), du 23 au 31 octobre
vidy.ch

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