La vie devant a

Photo de Vincent Delerm

Dominique A sort deux albums en 2018 : un électrique suivi d’un intimiste. Rencontre avec celui qui ressent un pincement au cœur lorsqu’il songe à cette période où il avait Toute Latitude, « toute la vie, aucun engagement d’aucune sorte ».

Dans son livre Regarder l’océan (Stock, 2015), il voit « un trait de soleil s’infiltrer et se diffuser sur une portion de mur » de sa maison de vacances : un souvenir d’enfant de dix ans qui l’a « retourné », « plus jamais quitté »… et qui revient sous forme de « grains de poussière phosphores
cents » observés sur un sentier dans Désert d’hiver, titre de Toute Latitude. Un phénomène naturel insignifiant, un « micro-événement » capable de fasciner un gamin… moins un grand gaillard ayant une dizaine d’albums à son actif, une riche carrière derrière lui et bien des rejetons dans le domaine de la chanson made in France. Sa jeunesse s’est envolée avec sa faculté d’émerveillement devant les choses simples. L’époque où il prenait le temps de contempler l’infiniment petit est révolue et son regard s’est « déplacé ailleurs », confie l’auteur de La Mémoire neuve (1995). Pourtant, en écrivant, ses sensations passées « reviennent à la surface », preuve qu’elles n’ont pas été totalement « diluées dans [s]es souvenirs ». Le morceau Toute Latitude, gorgé de mélancolie, est le titre le plus évident, le plus « mansetien, voire souchonien » de l’album. Une chanson, à écouter sous la douche le matin ou le soir dans le vent glacé, qui baigne dans la lumière rassurante d’une période révolue avant de plonger dans un passé mystifié, inquiétant comme un sombre sous-bois, dangereux comme une nostalgie trop tenace.

Photo de Vincent Delerm

Les nouvelles compos d’A rappellent le synthétique La Fossette (1992) et font écho à ses débuts, surtout lorsqu’il parle de La Mort d’un oiseau auquel il semble avoir désiré couper le sifflet. « Je n’ai pas voulu tuer Le Courage des oiseaux », se défend-il face au cadavre de la pauvre bête à plumes. Il ne faut pas souhaiter le mort de ses propres tubes… « J’avais envie de raconter une histoire simple sur un petit riff presque malien, de glisser cette réflexion un peu naïve sur l’idée de faire le mal, sans métaphore ni affect. » Mais avec une froideur eighties, glaciale comme un couplet de Joy Division. Un même frisson frisquet nous envahit quand Dominique A, dans un registre spoken word, invite ses hôtes à visiter un Corps de ferme à l’abandon appartenant à un satire « qui passait ses nerfs sur ses vaches, sur ses fils et sur le commis qui vivait au- dessus de l’étable ». Gosse, il traînait dans ce lieu puant et effrayant avec ses copains, avant d’écouter Police en boucle et de décrypter la pochette du 45 tours de Can’t Stand Losing You montrant un pendu sur un bloc de glace, dans un « cynisme new wave ». Il a adopté le chant / parlé, parfois susurré, sur un bon tiers du disque, sacrifiant ainsi la mélodie afin  que l’attention de l’auditeur se pose sur le texte et les textures sonores, les rêverb’ et échos de voix. Le grain. 

Le premier morceau de Toute Latitude s’intitule Cycle et ça n’est pas un hasard : le disque est né d’une envie de revenir à l’électricité, « de rouvrir une porte » vers La Fossette et ses sonorités synthétiques, de s’éloigner un temps des instruments nobles, des cordes et du « format chanson ». Cycle utilise d’ailleurs un réemploi, une mélodie auto-plagiée datant de l’époque de Vers des lueurs (2012). Rien ne se perd, tout se transforme pour le musicien sortant un album selon une « vraie régularité, un rythme immuable », tous les deux ans à la même période, en contre-braquant en fonction du précédent. Pour « casser le cadre » et sortir de la routine, Dominique A édite deux albums cette année, chacun accompagné d’une tournée : avec son groupe dans des clubs et salles rock pour le premier, en solo acoustique dans des théâtres ou autres lieux feutrés pour le second. Deux facettes d’un musicien qui « assume ce tiraillement », revendiquant la nécessité de se « décentrer ».

 

 

 

 

 

 

Toute Latitude (sortie le 9 mars) et La Fragilité (sortie le 5 octobre), édités par Cinq7
cinq7.com
dominiquea.com

Au Moloco (Audincourt), vendredi 30 mars
lemoloco.com

À La Philharmonie de Paris, samedi 14 et dimanche 15 avril
philharmoniedeparis.fr

À La Laiterie Strasbourg, jeudi 31 mai
artefact.org  

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