Un Zest de fraîcheur

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© Pascal Bodez / Région Alsace Champagne-Ardenne Lorraine

Quatorze compagnies soutenues par la Région Alsace Champagne-Ardenne Lorraine se produisent dans le Off du Festival d’Avignon. Voyage dans la Cité des Papes à la découverte de trois d’entre-elles.

La volonté d’être « au plus près des acteurs culturels » : tel est le sens donné par Philippe Richert à sa présence à Avignon. Pour la première fois en effet, Alsace, Lorraine et Champagne-Ardenne se rendent ensemble au Festival Off (sous l’étendard “Un grand Zest de spectacles”) avec quatorze compagnies soutenues à hauteur de 300 000 € environ (180 000 € d’aides directes et 120 000 € pour des frais annexes, comme la location de La Caserne des pompiers où se produisent sept d’entre-elles). Face aux inquiétudes de certaines compagnies, le Président de la future Région Grand Est – ainsi définitivement nommée à l’automne, après approbation par le Gouvernement et le Conseil d’État – précise : « Nous serons présents avec la même énergie qu’auparavant. Lorsque je parle d’énergie, cela se traduit en euros également. » Ce qui ne veut pas dire que la nouvelle politique culturelle sera l’agrégat des politiques menées par les anciennes entités territoriales. Président de la Commission culture de la Région, Pascal Mangin appelle ainsi de ses vœux une « concertation avec tous les acteurs grâce à l’instauration d’un véritable Conseil culturel » permettant la co-création de lignes directrices. En attendant que tout cela se mette en place – au plus tard en juin 2017 – chacun se découvre, se rencontre et s’observe…

© Pascal Bodez / Région Alsace Champagne-Ardenne Lorraine

© Pascal Bodez / Région Alsace Champagne-Ardenne Lorraine

Observatoire privilégié de la tonicité du spectacle vivant dans le Grand Est, le Off est l’occasion de rencontres informelles, de débats (lundi on échangeait ainsi sous l’égide de l’Agence culturelle d’Alsace sur le thème “Réinventer les territoires : un nouvel enjeu pour la culture”) et de belles (re)découvertes comme Alice pour le moment de la compagnie strasbourgeoise Actémobazar (voir Poly n°165) à qui l’on doit aussi Erwin Motor, dévotion (voir Poly n°182). Dans un dispositif scénique tri-frontal dépouillé et poétique, la metteuse en scène Delphine Crubézy installe l’histoire d’Alice, incarnée toute en délicatesse par Violaine-Marine Helmbold. Le spectateur est entraîné dans un espace imaginaire, celui de la mémoire fait d’un cercle blanc tracé sur un plateau noir et de panneaux modulables actionnés par le régisseur du spectacle Stéphane Wolffer, présence aérienne presque muette, véritable « ange » pour la metteuse en scène. Le texte de Sylvain Levey est une variation pleine de douceur sur l’exil et l’enfance. Alice a 30 ans et se souvient de son adolescence naissante, de son unique amie, de son premier amour, de ses parents qui ont fui le Chili de Pinochet le jour de la mort d’Allende en 1973, des petits boulots de son père, ramassant des noisettes dans le Lot-et-Garonne après en avoir fait mille autres, de la Mercedes pourrie qui les emportait sur les routes de France… Douceur pagnolesque des instants de bonheur insignifiants, amertume de l’exil pour une fille de réfugiés politiques, Alice pour le moment ressemble à un instant suspendu.

© Pascal Bodez / Région Alsace Champagne-Ardenne Lorraine

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Pour sa part , la compagnie rémoise Marinette Dozeville propose un diptyque chorégraphique chaque fois réalisé avec un artiste associé. Pour MU#1, La Femme Manteau, la danseuse a travaillé avec le marionnettiste David Girondin Moab (de la Compagnie Pseudonymo). Le résultat ? Un rite bizarroïde souvent onirique sur une musique aux accents stravinskiens où une femme à l’allure japonisante n’est qu’un “corps marionnette”, sculpture mouvante de fourrure, jouet du néant où elle est née et auquel elle est promise. Le spectateur assiste, médusé et séduit, à ses convulsions expérimentales. MU#2, Vénus anatomique laisse plus perplexe : mis à part la musique – comment résister aux Nocturnes de Debussy ? – le mapping vidéo de Do Brunet sur le corps presque nu Marinette Dozeville est supposé évoquer les modèles anatomiques de cire de Clemente Susini, mais la peau de la danseuse fait plus penser à un steak haché qu’à un écorché et on demeure peu sensible à la poésie de la barbaque. Dommage car la danse est primale, violente et convulsive, faisant parfois jaillir des fantômes sur le plateau.

© Pascal Bodez / Région Alsace Champagne-Ardenne Lorraine

© Pascal Bodez / Région Alsace Champagne-Ardenne Lorraine

Excellente surprise en revanche avec les Lorrains de la Compagnie du Jarnisy qui montent Marguerite D fait d’extraits d’interviews et d’entretiens radiophoniques et télévisuels de Duras impeccablement incarnée par Charlotte Corman presque plus durassienne que l’originale. L’enfance et l’adolescence de l’auteur de Moderato Cantabile défilent, ses amours (tandis que passe la silhouette de L’Amant), son rapport à l’alcool, ses relations familiales, la vie en Indochine, le fameux Barrage contre le Pacifique… La parole est vivante et fluide, souvent drôle, les mots caracolent, jetés sur le plateau face à une marionnette inébranlable, métaphore muette de la petite fille que la grande Marguerite a été.

© Pascal Bodez / Région Alsace Champagne-Ardenne Lorraine

© Pascal Bodez / Région Alsace Champagne-Ardenne Lorraine

Et pour clôturer la visite avignonnaise on admirera les images du photographe Pascal Bodez exposées à La Caserne des pompiers, des vues nocturnes de salles de spectacle du Grand Est : mystérieux et oniriques, ses clichées aux allures parfois hopperiennes sont une plongée dans la diversité architecturale des lieux de diffusion où la poésie sylvestre du Théâtre du Peuple de Bussang voisine avec l’élégance wilhelminienne du Théâtre de Haguenau, l’élégante modernité de La Nef de Saint-Dié-des-Vosges ou du Triangle de Huningue ou encore l’altier classicisme du Salmanazar d’Épernay.

 Alice pour le Moment, MU – Saison 1 et 2 et Marguerite D, à La Caserne des pompiers (Avignon), jusqu’au 26 juillet

www.avignonleoff.com

 www.alsacechampagneardennelorraine.eu 

Hervé Lévy
Hervé Lévy
Rédacteur en chef
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