Paysage-monde

Photo de Benoit Schup

Un vers de T.S. Eliot guide la nouvelle création de Renaud Herbin : At The Still Point of The Turning World. Un quatuor en quête d’élévation mêlant danse, musique et marionnette autour de 1 600 petits sacs suspendus.

Il apparaît derrière un champ de fils, dans une lumière rasante. Pantin d’un mètre porté par Renaud Herbin, yeux vers les cieux, corps lévitant étrangement. La marionnette de Milieu, l’une des précédentes créations du directeur du TJP, revient en mémoire. Autre échelle, mais même finesse de sa manipulation captivant l’attention. Mine perdue dans un monde en déliquescence et quête de sens défiant la gravité. Renaud Herbin poursuit sa réactualisation de l’art de la marionnette à fils. Sa visite des gigantesques entrepôts de stockage du Théâtre de marionnette de Ljubljana pour Open the Owl 1, en 2016, lui a donné envie de travailler « une foule immense, une entité suspendue, mise en sommeil ». Sur scène, cette image se matérialise par 1 600 petits sacs suspendus au gril. Un véritable paysage-marionnette en soi qu’Aïtor Sanz Juanes et Renaud Herbin manipulent grâce à huit fils chacun. Un instrument à 16 cordes, machinerie séduisante par son archaïsme et énigmatique dans son contenu : des enveloppes de tissu d’une trentaine de centimètres. Entité vivante se reflétant sur un sol réfléchissant, ce paysage organique oscille tel une vague d’atomes unis par l’invisible et le mouvement, modifié par la lumière à l’envi. Une balançoire du temps et des éléments dans laquelle plonge Julie Nioche pour une traversée intérieure de l’existence au milieu de centaines de fils de conscience. Le clin d’œil à Kaori Ito, pénétrant une forêt de cordelettes en nylon dans le Plexus 2 créé sur-mesure par Aurélien Bory, n’est pas loin. Mais Renaud Herbin aborde d’autres rivages, aux confins de la danse et de l’art marionnettique. Son point de rencontre avec la chorégraphe tient en quelques vers de T.S. Eliot : « Ni dans la chair ni désincarné ; ni provenance ni visée, au point de quiétude c’est là qu’est la danse. »

Mystique

Une relation étroite se tisse entre son corps et cette indomptable marionnette l’engloutissant pour mieux le révéler, dans ses remous. Cette apnée est proche de l’ivresse des profondeurs diffusée par les créations sonores et chamaniques de Sir Alice avec cithare, sampler et pédalier. La cérémonie païenne de renaissance ou d’invocations de forces cosmiques colle à la danse terrienne de Julie Nioche, toute en arabesques au sol sous une vague d’enveloppes devenue mur blanc. Elle sonne comme un appel au personnage initial, manipulé à quatre mains, dont la mise en mouvement, très technique dans sa suspension, évoque une figure de l’Homme soumis aux lois de la gravité, en attente de devenir. Un corps à corps charnel s’engage. Le duo est happé par un besoin d’élévation spirituelle, une quête de sens entre concrétude du monde nous entourant et questionnement immatériel touchant au spirituel. Les fils nous reliant au monde semblent s’évaporer à la lisière d’un endormissement. Du rêve d’un ailleurs.


À La Filature (Mulhouse), mardi 9 et mercredi 10 octobre
lafilature.org

Au TJP grande scène (Strasbourg), du 16 au 21 octobre
tjp-strasbourg.com
>Rencontre avec les artistes après la représentation (18/10)
>Chantier COI D’AUTRE avec Renaud Herbin (20/10, 14h-17h)

Au Granit (Belfort), mercredi 16 janvier 2019
magranit.org

Au Centre culturel André Malraux (Vandœuvre-lès- Nancy), jeudi 21 et vendredi 22 mars 2019
centremalraux.com

renaudherbin.com

1 Voir Emportés par la foule dans Poly n°201 ou sur poly.fr
2 Lire Gravity dans Poly n°176 ou sur poly.fr

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