L’étranger

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Retour en France de l’apatride General Elektriks pour présenter To be a Stranger, quatrième album conçu à Berlin où il a élu domicile. Entretien avec le claviériste aux doigts d’argent et aux jambes élastiques.

 

Stevie Wonder, Herbie Hancock… Qui vous a donné goût à la musique et au clavier ?

Tombé dedans quand j’étais petit, ayant commencé le piano à huit ans, je me suis de suite senti à l’aise avec ce vieil instrument de la fin du XIXe siècle, recouvert de chandeliers. Il ne tenait pas l’accord, mais était si beau… Après le classique, j’ai versé dans l’impro, le jazz ou le boogie-woogie. Je me suis alors ouvert à d’autres sons que j’entendais dans la pop ou le funk et passionné pour les claviers vintage. Wonder et Hancock ont eu une utilisation très intéressante du Clavinet – construit par Hohner, une marque allemande, dans les années 1960 – qui est devenu mon instrument de prédilection car il se joue de manière très percussive. Lorsque j’ai découvert son potentiel rythmique, j’ai su que c’était pour moi !

San Francisco, Paris ou Berlin… Vous sentez-vous comme un étranger partout ou comme à la maison où que vous soyez ?

Voyager, c’est une sensation libératrice, celle de voler sans attaches. C’est sain en tant qu’artiste car tu as les capteurs en éveil. Par contre, tu perds en confort et as parfois l’impression de ne pas être en phase avec les gens de ton environnement. C’est assez aliénant. Comme je suis franco-britannique, j’ai très bien vécu mon déménagement aux États-Unis. Pour Berlin, c’était différent, notamment parce que je ne connaissais pas la langue. Le titre de mon album, To be a Stranger, fait référence à cette expérience. De même, je pense que mes morceaux n’appartiennent pas à une “nation” musicale particulière, ils mélangent les genres. Pop, jazz, funk ou hip-hop passent par mon prisme.

En Californie au début des 2000’s, vous avez croisé le fer avec Blackalicious et les artistes du collectif Quannum. Quel souvenir marquant gardez-vous de ces années ?

Ma rencontre avec Chief Xcel de Blackalicious. Je lui ai envoyé un mail et il m’a répondu dès le lendemain de la voix la plus grave jamais entendue… On s’est tout de suite entendus et avons enregistré deux morceaux le soir même !

L’art du sampling de DJ Shadow ou le hip-hop cool de Quannum : l’influence américaine est forte sur votre premier album, Cliquety Kliqk, et les suivants…

Avec Endtroducing (1996), Shadow a écrit l’incontournable grande dissertation sur le genre, mais j’ai plutôt envie de citer Odelay de Beck (1996), un disque qui mêle le sampling à des éléments plus organiques au niveau harmonique, reprenant la suite de Check Your Head des Beastie Boys (1992). Sans Odelay, il n’y aurait peut-être pas eu General Elektriks.

Peut-on parler d’influence berlinoise sur To be a Stranger ?

Je ne sais pas, qu’en pensez-vous ?

 

L’aspect métronomique et électronique du titre New Day Breaking peut évoquer l’ambiance de la ville et ses clubs… 

Tous les autoradios diffusent de la techno minimale qui a sans doute nourri certains de mes morceaux, mais je ne suis pas sûr de l’avoir intégrée à mon ADN musical de la même façon que le hip-hop de Blackalicious et les autres. La ville de Berlin a forcément eu un impact sur mon travail car l’art, radical et exigeant, est omniprésent et te pousse à poursuivre ta voie.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans la musique : la texture des sons, la mélodie, le rythme ?

[Il cherche ses mots] J’éprouve un petit peu moins le besoin de toujours poser mes doigts sur les claviers… Je m’intéresse davantage à la recherche sonore, même si je travaille de manière empirique, sans trop théoriser.

 

Vos compositions sont le fruit d’un travail solo qui est ensuite “adapté” pour la scène. Comment passer d’une démarche en solitaire à une prestation live à plusieurs ?

J’envisage le studio comme un jardin secret, un labo où je fais mes expériences. Par la suite, je reprends l’étincelle initiale de chaque morceau que j’essaie de faire revivre sur scène avec les quatre musiciens qui m’accompagnent depuis quelques années. On ne reproduit pas les titres de l’album, on leur donne une autre vie.

 

Comment faites-vous pour jouer en gigotant autant sur scène ?

Quand on me regarde bien, lorsque les parties de clavier deviennent compliquées, j’arrête de danser [rires]. Je suis bien obligé de garder du souffle puisque je chante également…

 

Tout en intégrant des éléments actuels, votre musique va souvent puiser dans le passé. Quel est l’âge d’or de la musique pour vous ?

C’est vrai que ma musique n’est pas estampillée d’une époque… Il y a plusieurs âges d’or, comme les nineties pour le hip-hop. Je trouve que dans les Charts des années 1960 / 1970, il y avait des choses incroyables comme Purple Haze de Jimi Hendrix : pas de refrain, juste un riff et un son complétement fou avec du feedback et du larsen. À l’époque on se disait : « Je vais faire le truc le plus dingue possible et le public suivra. » Aujourd’hui, la musique qui fait avancer les choses et brise les frontières sort chez les indépendants, loin du meanstream. Les créatifs n’ont pas le droit de parole dans les Majors où le service marketing dicte sa loi au directeur artistique. C’est pour ça qu’on entend le même morceau depuis dix ans sur les grandes ondes. Sortir “l’album blanc” des Beatles, de nos jours, sur un gros label ? Impensable !

 

 

To be a Stranger, édité par Wagram

www.general-elektriks.com

 

À La Laiterie (Strasbourg), mardi 22 mars

www.artefact.org

 

À La BAM (Metz), mardi 29 mars

www.trinitaires-bam.fr

 

Au Trianon (Paris), jeudi 31 mars

www.letrianon.fr

 

Emmanuel Dosda
Emmanuel Dosda
journaliste
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